Quand le soi devient une entreprise

Comprendre le rapport entrepreneurial à soi-même

Nous vivons dans des sociétés où la performance, l’efficacité, l’adaptation et la capacité à progresser occupent une place importante. Ces exigences ne concernent plus seulement le travail ou la production. Elles peuvent progressivement s’étendre à des domaines qui relevaient autrefois davantage de la vie personnelle : la santé, les relations, les émotions, les loisirs, les compétences et même la connaissance de soi.

Il ne s’agit pas de considérer ces aspirations comme problématiques en elles-mêmes. Vouloir apprendre, progresser, prendre soin de sa santé ou développer ses capacités peut constituer une orientation parfaitement légitime. La question apparaît lorsque ces orientations cessent d’être véritablement choisies et deviennent une manière presque automatique d'évaluer son existence.

Lorsque la norme devient intérieure

Une norme sociale n'a pas besoin d'être formulée explicitement pour exercer une influence. Elle peut être répétée par l'éducation, le monde professionnel, les médias, les discours sur la réussite ou encore les pratiques contemporaines de développement personnel. À force d'être rencontrée, valorisée et récompensée, elle peut devenir familière.

Elle n'est alors plus nécessairement vécue comme une pression extérieure.

La personne peut commencer à se l'adresser elle-même :

  • il faut progresser ;

  • il faut rester compétent ;

  • il faut être efficace ;

  • il faut entretenir son potentiel ;

  • il faut gérer ses émotions ;

  • il faut optimiser son temps ;

  • il faut continuer à se développer.

Le déplacement est important. Ce qui était initialement une exigence sociale peut devenir une exigence personnelle.

L'individu n'a plus besoin qu'on lui dise constamment ce qu'il doit faire. Il peut devenir lui-même le gestionnaire de ses propres performances.

C'est cette transformation que les travaux de Luca Paltrinieri et Massimiliano Nicoli permettent notamment d'éclairer à travers les notions de « management de soi » et d'« investissement sur soi ». Leur analyse porte sur une forme de subjectivité dans laquelle le soi peut être pensé comme un capital à développer et à valoriser. Les compétences, les expériences et les capacités deviennent alors autant de ressources susceptibles d'être investies.

Devenir son propre gestionnaire

Dans cette logique, nous pouvons progressivement apprendre à nous regarder comme un ensemble de ressources.

Notre formation devient un investissement.
Notre expérience devient un capital.
Notre réseau devient une ressource.
Notre temps devient quelque chose à optimiser.
Notre corps devient quelque chose à entretenir.
Nos émotions deviennent quelque chose à réguler.
Nos faiblesses deviennent des insuffisances à corriger.

Le problème ne réside pas dans chacune de ces pratiques prises isolément. Il apparaît lorsque cette manière de considérer les choses devient le cadre général à partir duquel nous nous évaluons.

Le soi risque alors de ne plus être principalement vécu comme une réalité à connaître, à éprouver et à habiter, mais comme un objet à améliorer.

Paltrinieri décrit cette transformation en montrant comment le « soi » peut être progressivement appréhendé comme un portefeuille de compétences et de biens à valoriser. L'individu devient simultanément le gestionnaire et l'objet de son propre investissement.

La conséquence la plus importante n'est peut-être pas économique. Elle est psychologique : nous pouvons finir par nous évaluer avec les mêmes catégories que celles utilisées pour évaluer une entreprise.

Lorsque l'amélioration devient une obligation

Il existe une différence importante entre vouloir changer et devoir constamment s'améliorer.

La première attitude laisse ouverte la possibilité de choisir. La seconde peut transformer l'amélioration en exigence permanente.

Il devient alors difficile de simplement être fatigué sans considérer cette fatigue comme un problème à résoudre. De ressentir une émotion sans chercher immédiatement à la réguler. D'échouer sans transformer l'échec en leçon. De ne pas progresser sans avoir le sentiment de perdre du terrain.

Même le repos peut être réinterprété comme un moyen de retrouver de l'efficacité.

Le développement personnel peut alors paradoxalement devenir une nouvelle forme de pression : il ne suffit plus d'être performant dans son travail ; il faudrait également être performant dans la manière de devenir soi-même.

Cette logique peut donner naissance à une contradiction : nous cherchons à nous libérer de nos insuffisances tout en nous soumettant continuellement à l'obligation de les corriger.

L'intériorité comme espace de rendement

Cette logique devient particulièrement intéressante lorsqu'elle atteint l'intimité psychique.

Nous pouvons vouloir mieux comprendre nos émotions, développer notre confiance, améliorer nos relations, apprendre à gérer notre stress ou accroître notre résilience. Ces démarches peuvent être utiles et parfois nécessaires.

Mais elles peuvent aussi être intégrées dans une logique d'optimisation.

Il ne s'agit alors plus seulement de comprendre ce que nous vivons, mais de parvenir rapidement à un état jugé préférable.

La tristesse devient quelque chose dont il faut sortir.
L'anxiété devient quelque chose qu'il faut gérer.
La vulnérabilité devient quelque chose qu'il faut dépasser.
Le doute devient quelque chose qu'il faut résoudre.

L'expérience intérieure risque ainsi d'être appréciée principalement en fonction de sa capacité à produire un résultat attendu.

C'est ici qu'une distinction devient essentielle : prendre soin de soi n'est pas nécessairement la même chose que se gérer soi-même.

Prendre soin suppose de pouvoir reconnaître ce qui est là, y compris lorsque cela ne peut pas immédiatement être transformé.

Se gérer suppose davantage de considérer son fonctionnement comme quelque chose qu'il faudrait maintenir dans un état optimal.

La différence peut sembler subtile. Elle modifie pourtant profondément la relation que nous entretenons avec nous-mêmes.

Une forme d'aliénation sans contrainte apparente

Le terme d'aliénation mérite ici d'être utilisé avec prudence.

Il ne s'agit pas nécessairement d'une domination extérieure identifiable. Personne ne nous oblige toujours explicitement à travailler davantage, à être plus performant ou à améliorer continuellement notre potentiel.

L'aliénation peut prendre une forme plus discrète : nous pouvons finir par poursuivre nous-mêmes des objectifs dont nous n'avons jamais véritablement interrogé l'origine.

Ce qui a été appris peut alors être confondu avec ce qui est désiré.

Ce qui est valorisé socialement peut être confondu avec ce qui a de la valeur pour nous.

Ce qui est efficace peut être confondu avec ce qui est souhaitable.

Ce qui augmente notre valeur sociale peut être confondu avec notre propre valeur.

La difficulté vient précisément du fait que ces orientations peuvent être accompagnées de satisfactions réelles. Réussir, être reconnu, progresser ou devenir compétent procure effectivement des bénéfices psychologiques et sociaux.

Il ne serait donc pas pertinent de présenter la performance comme une illusion ou la réussite comme quelque chose de nécessairement aliénant.

L'enjeu est plutôt de pouvoir distinguer ce que nous faisons parce que nous le voulons de ce que nous faisons parce que nous avons progressivement appris à considérer que nous devions le vouloir.

Retrouver une relation non instrumentale à soi

Une relation plus libre à soi ne consiste pas à renoncer à l'ambition, à la réussite ou au développement de ses capacités.

Elle suppose plutôt que ces dimensions retrouvent leur statut de moyens parmi d'autres, au lieu de devenir la mesure générale de l'existence.

Nous pouvons chercher à être compétents sans avoir besoin que notre compétence justifie notre valeur.

Nous pouvons chercher à progresser sans considérer que notre état actuel est insuffisant.

Nous pouvons prendre soin de notre corps sans le transformer en projet permanent d'optimisation.

Nous pouvons travailler sur nous-mêmes sans faire de nous-mêmes un chantier sans fin.

Nous pouvons également accepter qu'une partie de l'existence ne soit ni productive, ni rentable, ni mesurable.

Cette possibilité est importante parce qu'une existence humaine ne se réduit pas à ce qu'elle produit.

Elle comporte aussi de l'expérience, des relations, de la vulnérabilité, de la contemplation, de l'attachement, de l'incertitude, des limites et des moments qui n'ont pas besoin d'être transformés en progrès pour avoir une valeur.

Une intimité psychique comme espace de liberté

Une intimité psychique suffisamment libre pourrait ainsi être comprise non comme un état idéal ou comme une nouvelle norme du « bon fonctionnement », mais comme la possibilité de maintenir une certaine distance entre ce que nous sommes, ce que nous ressentons et les exigences auxquelles nous nous soumettons.

Cette distance permet une question simple, mais fondamentale :

« Est-ce que je cherche réellement cela, ou ai-je appris à considérer que je devais le chercher ? »

La question ne fournit pas automatiquement une réponse.

Elle introduit simplement un espace de réflexion entre l'injonction et l'action, entre l'habitude et le choix, entre la performance et la valeur que nous lui accordons.

C'est dans cet espace que peut apparaître une forme d'autonomie intérieure.

Il ne s'agit donc pas de sortir de toute influence sociale — ce qui serait impossible — mais de pouvoir reconnaître davantage ce qui nous influence.

Comprendre comment une société valorise certaines formes de réussite, comment ces valeurs peuvent être intériorisées et comment elles peuvent ensuite organiser notre rapport à nous-mêmes permet de mieux distinguer ce qui nous construit de ce que nous choisissons de poursuivre.

L'enjeu n'est finalement pas de cesser de se développer.

Il est de pouvoir décider, autant que possible, dans quelle direction et pour quelle raison nous voulons le faire.

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