Le Loup de Wall Street
Quand l'avoir devient un mode d'existence
L'esprit matérialiste


Le film Le Loup de Wall Street met en scène l'ascension fulgurante de Jordan Belfort, devenu immensément riche grâce à des pratiques financières frauduleuses.
Mais au-delà de l'argent, le film raconte autre chose.
Il décrit un univers où la réussite matérielle devient progressivement le critère central de la valeur humaine. L'argent, le prestige, le pouvoir, la consommation, les plaisirs immédiats et la domination sociale y occupent une place telle que les considérations éthiques semblent disparaître de l'horizon.
Plus encore, la transgression elle-même devient une source de satisfaction. Tromper, contourner les règles, manipuler, afficher sa réussite ou humilier ses concurrents participe d'une forme de jouissance. Le cynisme n'apparaît plus comme un défaut, mais comme une preuve de puissance.
Le personnage de Jordan Belfort constitue bien sûr une caricature. Peu d'individus vivent à ce degré d'excès.
Mais les caricatures ont parfois le mérite de rendre visibles certaines tendances présentes de manière plus discrète dans la réalité.
Le film pose alors une question dérangeante : lorsqu'une société valorise principalement l'avoir, la réussite et la performance, que devient progressivement l'être ?
Cette question constitue le point de départ de la réflexion qui suit.
Matérialisme philosophique et matérialisme ordinaire
Avant d'aller plus loin, une distinction importante doit être établie.
Le matérialisme philosophique est une conception du monde selon laquelle la réalité relève fondamentalement de la nature et de ses lois. Cette position a largement contribué au développement de la pensée scientifique moderne et aux progrès considérables de la médecine, de la technologie et de la connaissance.
Le propos de cet article n'est donc pas de remettre en cause cette tradition intellectuelle.
Cependant, lorsqu'une culture se construit principalement autour des dimensions matérielles de l'existence, un glissement peut parfois s'opérer.
Sans être nécessaire ni universel, l'attention peut progressivement se déplacer vers ce que l'on pourrait appeler un matérialisme ordinaire : une manière de vivre où la réussite, la consommation, la possession, l'image sociale ou la recherche de plaisir occupent une place croissante dans l'existence.
Cette évolution ne résulte pas d'une décision consciente. Elle émerge souvent de l'éducation, des normes sociales, des modèles de réussite valorisés collectivement et des mécanismes psychologiques ordinaires qui poussent naturellement l'être humain vers ce qui lui procure sécurité, gratification ou reconnaissance.
Ainsi, le matérialisme philosophique et le matérialisme ordinaire ne sont pas identiques.
Le premier décrit une conception du réel.
Le second décrit une manière d'habiter le monde.
Toutefois, dans certaines configurations culturelles, le premier peut contribuer indirectement à créer les conditions favorables au développement du second lorsqu'aucun contrepoids existentiel, moral, relationnel ou spirituel ne vient équilibrer cette orientation.
Société performante et esprits en détresse
Les sociétés contemporaines ont permis des avancées considérables dans de nombreux domaines. Jamais l'humanité n'a disposé d'un tel niveau de connaissances scientifiques, de capacités technologiques, de sécurité matérielle, de confort ou d'espérance de vie.
Ces progrès constituent des acquis majeurs de la civilisation et il serait absurde de les nier.
Pourtant, un paradoxe demeure.
Alors même que les conditions matérielles d'existence se sont améliorées de manière spectaculaire, les difficultés psychologiques semblent occuper une place croissante dans la vie de nombreuses personnes : sentiment de vide, perte de sens, épuisement professionnel, isolement, anxiété ou impression de vivre mécaniquement sans parvenir à trouver une direction réellement satisfaisante.
Cette situation invite à s'interroger sur ce que nos sociétés transmettent réellement aux individus.
Ce que nous apprenons à poursuivre
L'école, le monde professionnel, les médias et les normes culturelles participent à orienter les aspirations humaines.
Ils transmettent des savoirs indispensables. Ils favorisent l'autonomie matérielle, la réussite professionnelle et l'intégration sociale.
Mais ils véhiculent également, souvent de manière implicite, une certaine conception de ce qui mérite d'être recherché.
Très tôt, l'individu apprend à valoriser la réussite, la performance, la productivité, le statut social ou la sécurité économique.
Ces objectifs sont légitimes et souvent nécessaires. Le problème n'est pas leur existence. Le problème apparaît lorsqu'ils occupent progressivement l'essentiel de l'espace psychologique disponible.
L'existence risque alors de se réduire à une succession d'objectifs extérieurs : obtenir, posséder, réussir, produire, accumuler ou consommer.
L'attention se porte principalement sur l'avoir.
La question de l'être devient secondaire.
La difficulté de percevoir ce qui manque
Lorsqu'un individu grandit à l'intérieur d'un système culturel donné, il lui est difficile de percevoir ce que ce système ne lui a jamais appris à regarder.
Une personne qui n'a jamais été sensibilisée à l'écoute de soi, à la vie intérieure, à la régulation émotionnelle, à la réflexion existentielle ou à la connaissance de ses propres conditionnements ne ressent pas nécessairement leur absence.
Elle peut éprouver une souffrance diffuse sans parvenir à en identifier l'origine.
C'est souvent lorsque survient une rupture que la question apparaît.
Un burn-out.
Une dépression.
Une crise existentielle.
Un conflit relationnel majeur.
Une perte.
Quelque chose cesse alors de fonctionner.
L'individu découvre que les ressources qui lui ont permis de réussir dans certains domaines de sa vie ne suffisent plus à répondre aux difficultés qu'il rencontre.
c'est à ce moment qu'il commence à chercher ailleurs.
Une éducation incomplète
Nos systèmes éducatifs excellent à transmettre des connaissances sur le monde extérieur.
Ils enseignent les mathématiques, les langues, les sciences, l'histoire ou la technologie.
Mais ils consacrent relativement peu de temps à l'apprentissage du fonctionnement psychologique lui-même.
Comment reconnaître ses émotions ?
Comment réguler son stress ?
Comment construire une relation équilibrée ?
Comment identifier ses conditionnements ?
Comment développer son discernement ?
Comment faire face à la souffrance ?
Comment donner une orientation à son existence ?
Ces questions occupent pourtant une place centrale dans la vie humaine.
Elles concernent directement la manière dont chacun habite son existence.
Une société peut donc être extrêmement performante tout en demeurant partiellement lacunaire dans la formation de ces compétences fondamentales.
Le risque de l'unidimensionnalité
Le danger n'est pas le progrès matériel. Le danger est l'unidimensionnalité.
Lorsqu'une culture valorise de manière disproportionnée certaines dimensions de l'existence, les individus tendent naturellement à investir ces dimensions au détriment d'autres.
Ils deviennent parfois très compétents pour produire, réussir ou consommer, mais beaucoup moins préparés à comprendre leurs propres mécanismes psychologiques, à construire des relations profondes, à développer les ressources intérieures ou à interroger le sens de leur existence.
L'être humain n'est pourtant pas seulement un producteur ou un consommateur.
Il est également un être émotionnel, relationnel, symbolique et réflexif.
Réduire son développement à une seule dimension revient à fragiliser l'ensemble de l'édifice.
Une question de civilisation
La question n'est pas de choisir entre développement matériel et développement humain.
Les deux sont nécessaires.
La véritable question consiste à savoir si nos sociétés accordent une place suffisante à l'ensemble des dimensions constitutives de l'existence.
Car une civilisation ne produit pas uniquement des richesses, des technologies ou des infrastructures.
Elle produit également certaines formes d'humanité.
Elle façonne les aspirations, les valeurs, les comportements et les manières d'habiter le monde.
L'enjeu est alors moins économique que profondément anthropologique.
Quelle conception de l'être humain souhaitons-nous encourager ?
Une société qui développe exclusivement les capacités de production de ses membres risque de négliger leur maturité psychique.
Une société qui développe simultanément les dimensions intellectuelles, émotionnelles, relationnelles, corporelles, existentielles et, pour certains, spirituelles, offre davantage de possibilités d'épanouissement.
Peut-être que l'un des défis majeurs de notre époque consiste précisément à réconcilier ces différentes dimensions, afin que le progrès matériel ne se fasse pas au détriment du développement de l'être humain lui-même.


