Les mécanismes fondamentaux

de la construction humaine

Le vécu, le forgeron de l'esprit

La construction humaine repose sur l'interaction de plusieurs mécanismes.

  • La plasticité rend possibles certaines modifications liées à l'expérience.

  • La répétition contribue à stabiliser certains apprentissages et comportements.

  • Le contexte détermine une partie des expériences, contraintes et possibilités auxquelles une personne est exposée.

  • Les valeurs participent à l'interprétation des expériences et à l'orientation des choix.

Ces mécanismes ne fonctionnent pas séparément. Ils s'influencent mutuellement et produisent des trajectoires différentes selon l'histoire et les caractéristiques de chaque personne.

Le vécu occupe une place particulière dans cette dynamique : il constitue l'une des principales voies par lesquelles ce qui est déjà donné peut être progressivement modifié, sans pour autant rendre la personne entièrement malléable.

Les mêmes mécanismes peuvent ensuite être observés à l'échelle des relations, des groupes et des sociétés. Ce qui se répète chez l'individu peut devenir une habitude ; ce qui se répète dans un groupe peut devenir une norme ; ce qui se transmet entre générations peut contribuer à la continuité d'une culture.

La construction humaine apparaît ainsi comme un processus multidimensionnel, dynamique et interactif, dans lequel l'individu et son environnement se transforment réciproquement.

Synthèse

Métaphore

Le vécu est le forgeron de l'esprit

Comme le métal chauffé devient malléable, l’esprit humain possède une plasticité : les expériences vécues y laissent une empreinte et modifient peu à peu nos façons de percevoir, d’apprendre, de ressentir et d’agir.
Le forgeron ne crée pas le métal ; de même, chacun naît avec une constitution biologique, un patrimoine génétique et des dispositions qui limitent en partie sa capacité d’action.

Le vécu façonne cette matière initiale : il rassemble expériences, relations, apprentissages, choix, événements et conditions de vie rencontrés au fil de l’existence.

Les multiples formes de la répétition

Une même logique, des mécanismes différents

Ces situations ont un point commun : l'exposition répétée à certaines expériences peut contribuer à modifier progressivement les dispositions de la personne.

Mais la répétition n'agit jamais seule. Son effet dépend de ce qui est répété, de la fréquence et de la durée de l'exposition, du contexte, de l'âge, des dispositions initiales, des autres influences présentes et de la manière dont la personne interprète ce qu'elle vit.

Ainsi, la même capacité de plasticité qui permet à l'entraînement de développer une compétence peut également permettre à un environnement éducatif, culturel ou relationnel de laisser une empreinte durable.

La répétition est donc à la fois un mécanisme d'apprentissage, de transmission et d'adaptation. Elle peut contribuer à construire une compétence, une habitude, une norme, une croyance, une manière d'entrer en relation ou un comportement.

C'est précisément ce caractère transversal qui en fait un mécanisme important dans la compréhension de la construction humaine.

Une personne soumise à une influence répétée peut l'intégrer, la reproduire ou s'y adapter ; elle peut aussi y résister, la remettre en question ou développer d'autres réponses. Cela rejoint directement ton idée du fond de conditionnement psychosocial : celui-ci peut exercer une pression formative sur la personne sans déterminer mécaniquement ce qu'elle deviendra.Écrivez votre texte ici ...

Focus

Le marteau et l’enclume symbolisent le martelage, l'action de la répétition : habitudes, entraînements, éducation, pratiques méditatives, thérapies ou relations répétées stabilisent progressivement certaines influences et transforment des dispositions.

La répétition n’agit jamais seule : elle rencontre une matière déjà constituée. Une même expérience peut donc produire des effets différents selon l’histoire, les dispositions, les représentations, les valeurs, les ressources et les autres influences simultanées.

Le vécu a une particularité essentielle : il reste, au moins en partie, ouvert à l’action. Nous ne choisissons pas notre naissance, nos gènes ni beaucoup de conditions initiales, mais nous pouvons souvent agir sur nos choix, nos habitudes, nos relations, notre environnement et notre manière de répondre aux événements.

Cette possibilité d’action n’implique pas une maîtrise totale : le futur reste imprévisible et de nombreux événements échappent à notre volonté. Néanmoins, les choix et les expériences qui composent le vécu modifient progressivement le « relief » dans lequel la personne évolue et, avec lui, certaines possibilités de son développement.

Ainsi, le vécu est le forgeron de l’esprit, sans en être le créateur absolu : il travaille une matière déjà constituée, rencontre des résistances et produit des transformations ni entièrement prévisibles ni nécessairement irréversibles.

Cette métaphore permet de distinguer conditions initiales, plasticité, expérience, répétition et capacité d’action.

Elle offre une lecture de la construction humaine où ce qui est donné n’est pas confondu avec ce qui se construit, et où l’évolution reste possible sans que tout soit modifiable.

Pervers, pervertis et

Transmission transgénérationnelle

La répétition ne se limite pas à l'entraînement volontaire d'une compétence. Elle intervient dans de nombreux processus par lesquels une personne apprend, s'adapte et construit progressivement ses manières de penser et d'agir.

Elle peut être volontaire : apprendre une langue, pratiquer un instrument, s'entraîner à un geste, méditer ou répéter une technique thérapeutique. À force de répétition, certaines opérations deviennent plus familières, plus rapides ou plus automatiques.

Elle peut également être éducative. Les règles, les comportements, les récompenses, les interdits et les modèles auxquels un enfant est régulièrement exposé participent à la construction de ses habitudes et de ses représentations. L'éducation ne transmet donc pas seulement des connaissances : elle contribue également à installer des manières de percevoir et d'interpréter le monde.

La répétition peut encore être idéologique ou sociale. La propagande, l'endoctrinement et certaines formes d'influence coercitive utilisent notamment la répétition des mêmes messages, normes ou représentations. Dans les situations extrêmes parfois qualifiées de « lavage de cerveau », cette répétition s'inscrit généralement dans un ensemble plus large de techniques de contrôle et d'isolement. Il ne s'agit donc pas d'une simple exposition répétée à une information.

Elle peut aussi être culturelle. Les rites, les traditions, les pratiques collectives et les normes transmises régulièrement donnent aux individus des manières partagées de se comporter et de comprendre leur appartenance à un groupe. Ce qui est répété par une communauté peut ainsi devenir suffisamment familier pour être perçu comme normal ou allant de soi.

La répétition peut enfin être transgénérationnelle, lorsque des comportements, des modes relationnels, des croyances ou des pratiques éducatives sont reproduits d'une génération à l'autre. Un enfant peut ainsi être élevé selon des modèles qu'il reproduira à son tour, parfois sans avoir conscience de leur origine. La répétition contribue alors à la continuité de certains fonctionnements familiaux et sociaux.

Cette dernière dimension doit toutefois être distinguée de l'affirmation selon laquelle des « pathologies » seraient automatiquement transmises d'une génération à l'autre. Les phénomènes transgénérationnels sont complexes et peuvent impliquer des mécanismes différents : transmission des comportements, des relations, des représentations, des conditions sociales et, dans certains cas, des mécanismes biologiques ou épigénétiques. Il ne suffit donc pas d'observer une répétition familiale pour conclure à une transmission pathologique. Mais le phénomène est courant

Une relation toxique perverse influence durablement, mais il faut distinguer le pervers (structure psychique organisée autour de la manipulation) du perverti (qui a intégré ces comportements sans en avoir la structure et reste capable d’évolution). Plus l’exposition est précoce et intense, plus le risque est grand d’en adopter la structure, surtout chez l’enfant ou l’adolescent. Cette dynamique devient alors une transmission transgénérationnelle de fonctionnements dysfonctionnels. Si une influence positive a contrebalancé le mécanisme, l’individu peut échapper à la structure perverse et, par prise de conscience, rompre le cycle.

Dans une vidéo Anne-Laure Buffet (Thérapeute - Conférencière - Ecrivain - Membre de Psy en mouvement - Présidente de CVP - Contre la Violence Psychologique) explique de manière édifiente comment un enfant en vient à reproduire  le schéma toxique. Retrouvez la vidéo et sa transcription au chapitre "La désintégration du milieu familial et la transmission transgénérationnelle" de l'article Strike familial : 

Strike familial

Développement

Les mécanismes fondamentaux de la construction humaine

L’être humain ne se construit ni uniquement à partir de sa biologie, ni indépendamment de son environnement. Il se développe à travers l’interaction continue entre ses dispositions, ses expériences, ses apprentissages, ses relations et les contextes sociaux et culturels dans lesquels il évolue.

Les connaissances générales et particulièrement des sciences de l’apprentissage permettent de mettre en évidence plusieurs mécanismes qui participent à cette construction.

Parmi eux, quatre mécanismes présentent un intérêt particulier : la plasticité, la répétition, le contexte et les valeurs.

Ils ne constituent pas quatre étapes successives. Ils sont en interaction permanente et peuvent se renforcer, se compenser ou entrer en tension.

La plasticité : une capacité de modification

La plasticité désigne la capacité de certains systèmes biologiques et psychologiques à se modifier sous l'effet de l'expérience.

Elle permet notamment les apprentissages et l'adaptation. Les expériences vécues peuvent ainsi contribuer à modifier certaines manières de percevoir, d'apprendre, de ressentir ou d'agir.

Cette capacité est particulièrement importante au cours du développement, mais elle ne disparaît pas avec l'âge.

Les expériences vécues peuvent modifier certaines structures et certains fonctionnements biologiques et psychologiques. Cela ne signifie cependant pas que l'être humain serait indéfiniment malléable.

Toutes les fonctions ne présentent pas le même degré de plasticité et toutes les modifications ne sont pas nécessairement durables. L'histoire de la personne, ses dispositions initiales, les apprentissages antérieurs et les conditions dans lesquelles elle évolue participent également à déterminer ce qui peut évoluer et dans quelle mesure.

La plasticité constitue donc la condition générale qui permet au développement de se poursuivre au-delà des premières étapes de la vie.

Une expérience ne devient pas nécessairement une disposition durable parce qu'elle a eu lieu une seule fois.

La répétition joue un rôle important dans la stabilisation de nombreux apprentissages et comportements.

C'est en répétant une action que certaines compétences deviennent plus efficaces. C'est en pratiquant régulièrement que certaines opérations deviennent plus familières ou plus automatiques.

Ce principe se retrouve dans des domaines très différents : apprentissage scolaire, entraînement, acquisition d'une langue, pratique professionnelle, développement d'une habitude ou apprentissage d'un comportement social.

La répétition peut également intervenir dans des processus moins favorables.

Une manière de réagir régulièrement sollicitée peut devenir habituelle. Une représentation régulièrement confirmée par l'environnement peut se renforcer. Une relation répétitivement vécue peut contribuer à stabiliser certaines attentes ou certaines stratégies relationnelles.

La répétition n'agit toutefois jamais seule.

Ce qui est répété, la manière dont cela est vécu, le contexte et la signification donnée à l'expérience participent ensemble à son effet.

La répétition : de l’expérience à l’habitude

Le contexte : l'environnement de construction

Une personne ne développe pas ses dispositions dans un espace abstrait.

Elle évolue dans des environnements matériels, relationnels, éducatifs, culturels et sociaux qui influencent les expériences auxquelles elle est exposée et les comportements qui peuvent être développés.

Le contexte détermine ainsi en partie les possibilités offertes à une personne, les contraintes auxquelles elle est confrontée et les modèles auxquels elle est exposée.

La famille, l'école, les groupes de pairs, le milieu professionnel, les conditions matérielles d'existence, les normes sociales et la culture constituent autant de composantes du contexte de construction.

Mais le contexte n'est pas une cause mécanique.

Deux personnes peuvent être confrontées à des situations comparables et en retirer des expériences différentes. Leur histoire, leurs dispositions et leur manière d'interpréter les événements interviennent également.

Le contexte doit donc être considéré comme un environnement d'influences et de possibilités, plutôt que comme une cause unique du développement.

Les valeurs : orienter et sélectionner

Les valeurs participent également à la construction humaine.

Elles correspondent à des principes, idéaux ou critères qui contribuent à déterminer ce qu'une personne considère comme important, souhaitable, acceptable ou prioritaire.

Elles sont en partie transmises par l'environnement social et éducatif, mais peuvent également évoluer au cours de l'existence.

Les valeurs jouent notamment un rôle dans l'orientation des comportements.

Deux personnes disposant de capacités comparables et évoluant dans des contextes proches peuvent effectuer des choix différents parce qu'elles accordent une importance différente à la sécurité, à la liberté, à la réussite, à la solidarité, à l'autonomie ou à d'autres principes.

Les valeurs ne déterminent cependant pas à elles seules les comportements.

Elles interagissent avec les émotions, les habitudes, les contraintes du contexte, les intérêts immédiats et les apprentissages antérieurs.

Elles constituent donc moins un programme de comportement qu'un système d'orientation et d'arbitrage.

Des mécanismes qui interagissent

Ces quatre mécanismes prennent tout leur sens lorsqu'ils sont considérés ensemble.

Une personne est exposée à un contexte particulier.

Elle y vit des expériences.

La plasticité rend possibles certaines modifications.

La répétition contribue à stabiliser certains apprentissages et certaines dispositions.

Les valeurs participent à leur interprétation et orientent certains choix.

Mais la relation fonctionne également dans l'autre sens.

Les dispositions acquises influencent les comportements. Les comportements modifient les relations. Les relations transforment certains aspects du contexte. Les choix peuvent renforcer certaines valeurs ou conduire à les remettre en question.

On obtient ainsi une dynamique circulaire plutôt qu'une succession simple de causes et d'effets.

Contexte → expérience → apprentissage → disposition → comportement → nouveau contexte.

Cette représentation reste volontairement simplifiée : dans la réalité, les interactions sont beaucoup plus nombreuses et peuvent intervenir simultanément.

Le vécu comme facteur de construction

Cette dynamique permet de comprendre pourquoi le vécu occupe une place particulière dans la construction humaine.

Une partie des caractéristiques de départ échappe largement au choix individuel : la biologie, les conditions de naissance, le milieu familial initial ou certaines dispositions héritées.

Le vécu constitue en revanche une dimension davantage ouverte aux événements, aux rencontres, aux apprentissages et, dans certaines limites, aux choix de la personne. On peut ainsi considérer le vécu comme un facteur important de transformation de ce qui est déjà donné.

La métaphore du forgeron permet de rendre cette idée accessible.

Comme une pièce de métal chauffée devient suffisamment malléable pour être travaillée, l'esprit humain possède une certaine plasticité. Le marteau et l'enclume représentent alors les expériences répétées qui contribuent progressivement à donner une forme plus stable à certaines dispositions.

Mais le marteau ne façonne pas une matière indifférenciée. La composition du métal, sa température, la forme recherchée et les conditions du travail comptent également.

Il en va de même pour l'être humain : une expérience ne produit pas mécaniquement un résultat déterminé.

Elle agit sur une personne qui possède déjà une histoire, des dispositions, des apprentissages, des valeurs et une manière singulière d'interpréter ce qu'elle vit.

De l'expérience individuelle aux phénomènes collectifs

Ces mécanismes ne concernent pas uniquement le développement individuel.

Les mêmes processus interviennent dans les phénomènes éducatifs, relationnels et culturels.

Une pratique répétée peut devenir une habitude individuelle. Lorsqu'elle est partagée par un groupe, elle peut devenir une norme.

Une valeur transmise au sein d'une famille peut être reprise par plusieurs générations. Des comportements appris et reproduits peuvent contribuer à maintenir certaines formes d'organisation sociale.

Inversement, de nouvelles expériences, de nouvelles connaissances ou de nouvelles valeurs peuvent contribuer à modifier progressivement ces organisations.

La construction humaine peut donc être envisagée à plusieurs niveaux :

individu → relations → groupe → environnement social → nouvelles expériences individuelles.

Les niveaux ne sont pas indépendants. Ils s'influencent mutuellement.

C'est cette continuité entre construction individuelle et construction sociale qui permet au Cadre de cohérence d'élargir progressivement son regard de la personne vers son environnement.

Les mécanismes présentés ici ne permettent pas de prédire précisément le devenir d'une personne.

Ils permettent plutôt de comprendre pourquoi certaines influences peuvent laisser des traces, pourquoi certains apprentissages se stabilisent, pourquoi les environnements jouent un rôle important et pourquoi les trajectoires individuelles peuvent néanmoins rester différentes.

La construction humaine résulte ainsi d'un équilibre dynamique entre ce qui est donné, ce qui est appris, ce qui est vécu et ce qui peut encore évoluer.

Cette conception permet d'éviter deux simplifications opposées.

La première consisterait à réduire l'être humain à sa biologie ou à ses dispositions initiales.

La seconde consisterait à considérer qu'il pourrait se reconstruire entièrement indépendamment de son histoire.

Entre ces deux extrêmes se trouve une réalité plus complexe : l'être humain est à la fois façonné par ce qu'il reçoit et susceptible d'être modifié par ce qu'il vit.

Un modèle explicatif, pas un déterminisme

L'apprentissage

Une grande partie de la construction humaine repose sur l'apprentissage.

L'individu apprend à reconnaître son environnement, à anticiper les conséquences de ses actions, à résoudre des problèmes et à adapter son comportement aux situations rencontrées.

L'apprentissage ne concerne pas uniquement les connaissances explicites. Il concerne également des habitudes, des compétences sociales, des modes de communication et des façons de réagir à certaines situations.

Une personne peut ainsi apprendre progressivement qu'une situation est sécurisante ou menaçante, qu'un comportement est valorisé ou sanctionné, qu'une émotion peut être exprimée ou doit être contenue, ou encore qu'une certaine manière d'agir permet d'obtenir une reconnaissance sociale.

Une partie de ces apprentissages devient suffisamment familière pour être mobilisée sans réflexion consciente importante. Cela permet à l'individu d'agir efficacement dans son environnement, mais peut également rendre certaines habitudes difficiles à remettre en question lorsqu'elles deviennent inadaptées à une situation nouvelle.

L'apprentissage social

Albert Bandura, l’apprentissage par l’exemple

Psychologue canadien d’origine italienne (1925–2021), Albert Bandura a profondément renouvelé notre compréhension de l’apprentissage en montrant que nous n’avons pas besoin de tout expérimenter par nous-mêmes pour apprendre. Une grande partie de nos comportements se construisent par observation et imitation de modèles présents dans notre environnement : parents, enseignants, pairs, personnages médiatiques, collègues, etc.

Son expérience célèbre de la « poupée Bobo » a illustré comment des enfants, après avoir observé un adulte se comporter de manière agressive envers une poupée, reproduisaient ensuite ces mêmes gestes, même sans avoir été directement renforcés pour cela. Bandura en a tiré l’idée d’un apprentissage vicariant : nous apprenons aussi (et souvent surtout) à partir des conséquences que nous voyons arriver aux autres.

Au-delà de l’observation, Bandura a proposé le concept de déterminisme réciproque : nos comportements, nos facteurs personnels (croyances, attentes, compétences) et notre environnement s’influencent mutuellement en boucle. Autrement dit, l’environnement nous expose à des modèles, mais nos choix et nos actions contribuent aussi à transformer cet environnement et à modifier les modèles auxquels nous serons exposés par la suite.

L’environnement n’est pas un simple décor, mais une source active et continue de modèles de comportement, que l’individu peut reproduire, adapter ou refuser, tout en participant lui-même à la configuration de ce même environnement.

L'être humain apprend également en observant les autres.

Les enfants, puis les adultes, observent les comportements de leur entourage, leurs conséquences et les réactions qu'ils suscitent.

La famille, les pairs, l'école, les groupes sociaux, les médias et les environnements professionnels constituent ainsi des sources multiples d'apprentissage social.

Albert Bandura a montré l'importance de l'observation et de l'imitation dans l'apprentissage des comportements. Son approche souligne également que les comportements, les facteurs personnels et l'environnement s'influencent réciproquement.

Cette perspective complète donc l'idée présentée précédemment : l'environnement ne constitue pas simplement un contexte extérieur. Il fournit en permanence des modèles de comportement auxquels l'individu peut être exposé, qu'il peut reproduire, modifier ou rejeter.

L'apprentissage social concerne également les normes et les valeurs. Un enfant n'apprend pas seulement ce qu'il doit faire. Il observe ce qui est considéré comme important par les adultes qui l'entourent et par les groupes auxquels il appartient.

Il peut ainsi progressivement intégrer des représentations de la réussite, de la responsabilité, de l'autorité, de la coopération, de la compétition, de la famille ou de la place de chacun dans la société

L'intériorisation des normes et des valeurs

Les normes sociales deviennent particulièrement importantes lorsqu'elles sont progressivement intériorisées. Une règle initialement imposée de l'extérieur peut devenir une référence personnelle permettant de guider le comportement en l'absence de contrôle extérieur.

L'individu ne se contente alors plus de répondre à une contrainte : il peut considérer lui-même qu'un comportement est souhaitable, acceptable ou inacceptable. Ce mécanisme participe à la construction de l'autonomie morale, mais aussi à la reproduction des normes sociales.

Les valeurs transmises par l'environnement ne sont cependant pas nécessairement intégrées de manière identique par tous. L'individu les interprète à partir de son histoire, de ses relations, de ses capacités cognitives et de ses expériences. Il peut également les remettre en question ou leur donner un sens différent.

L'intériorisation doit donc être comprise comme un processus dynamique plutôt que comme une simple copie des valeurs de l'environnement.

La formation des représentations

Les expériences participent également à la construction de représentations. L'individu développe progressivement des modèles lui permettant d'interpréter les situations, les autres et lui-même. Ces représentations facilitent l'anticipation.

Elles permettent notamment de reconnaître rapidement certaines situations et d'orienter l'action sans devoir reconstruire intégralement une analyse à chaque instant. Mais elles peuvent également devenir des filtres. Lorsqu'une personne a fréquemment rencontré une situation particulière, elle peut développer des attentes concernant la probabilité qu'elle se reproduise.

Une expérience répétée de rejet peut ainsi modifier les attentes relationnelles. Une expérience répétée de réussite peut renforcer certaines attentes concernant ses propres capacités. Un environnement très compétitif peut favoriser une représentation de la réussite centrée sur la comparaison et la performance.

Il ne faut cependant pas transformer ces exemples en relations causales simples. Les représentations résultent généralement de plusieurs expériences et interagissent avec les caractéristiques propres de la personne.

Les émotions et les mécanismes d'adaptation

Les émotions participent également à la construction des comportements. Elles fournissent notamment des informations sur l'état de l'organisme et sur la signification attribuée aux situations. 

Face à une situation perçue comme dangereuse, l'individu peut chercher à éviter, à se protéger ou à mobiliser des ressources pour faire face. Lorsque certaines situations se répètent, les réponses développées pour y faire face peuvent devenir relativement habituelles. Les mécanismes d'adaptation peuvent alors constituer des ressources importantes. Ils permettent de maintenir un fonctionnement satisfaisant malgré des contraintes.

Mais une stratégie adaptée dans un environnement donné peut devenir moins efficace lorsque les conditions changent. La recherche de contrôle peut par exemple être utile dans une situation incertaine. Elle peut devenir problématique si elle s'étend à des domaines dans lesquels le contrôle est impossible ou inutile.

La capacité d'adaptation possède donc toujours une dimension contextuelle.

Les habitudes et l'automatisation

La répétition joue un rôle important dans la stabilisation des comportements. Lorsqu'une réponse a été fréquemment utilisée dans des situations similaires, elle peut devenir plus automatique et demander moins d'effort conscient. 

Cette automatisation constitue une propriété fonctionnelle importante du comportement humain. Elle permet de consacrer les ressources cognitives disponibles à d'autres tâches. Mais elle peut également contribuer à la persistance de comportements devenus inadaptés.

Modifier une habitude suppose alors généralement de nouvelles expériences et la répétition de nouvelles réponses. La construction psychologique comprend donc à la fois des processus d'apprentissage et des processus de stabilisation.

Ces mécanismes ne fonctionnent pas dans un seul sens. L'individu est influencé par son environnement, mais ses propres comportements modifient également cet environnement.

Un enfant adopte certains comportements en fonction des réactions de ses parents. Ces réactions sont elles-mêmes influencées par le comportement de l'enfant. Un salarié adapte son comportement à son organisation professionnelle, tandis que les comportements collectifs des salariés contribuent également à maintenir ou à modifier les pratiques de l'organisation.

Les relations humaines présentent ainsi des processus de rétroaction permanents. Cette conception rejoint la perspective de Kurt Lewin selon laquelle le comportement doit être étudié dans le champ constitué par l'individu et son environnement.

Elle permet d'éviter une opposition trop simple entre facteurs « internes » et facteurs « externes ». Les caractéristiques de la personne et les caractéristiques de son environnement forment un ensemble dynamique dans lequel les influences peuvent se répondre.

La relation entre individu et environnement

Des influences qui se combinent

Les différents mécanismes décrits ici ne fonctionnent jamais complètement séparément. Une expérience peut produire une émotion, cette émotion peut influencer l'apprentissage, l'apprentissage peut contribuer à une représentation, la représentation peut orienter un comportement, et ce comportement peut modifier les réactions de l'environnement.

Une même situation peut donc agir simultanément sur plusieurs dimensions. C'est l'une des raisons pour lesquelles il est difficile d'expliquer une caractéristique psychologique par une cause unique.

Les trajectoires humaines résultent plus souvent de convergences d'influences que d'une relation simple entre un événement et une caractéristique psychologique. 

La stabilisation n'est pas l'immuabilité

Lorsque certaines dispositions deviennent relativement stables, cela ne signifie pas qu'elles sont définitivement fixées. Une disposition stabilisée correspond plutôt à une organisation qui tend à se reproduire dans certaines conditions.

Elle peut continuer à être influencée par de nouvelles expériences. Cependant, plus une organisation psychologique est profondément structurée, plus sa modification peut nécessiter des changements importants, répétés ou durables.

Il faut donc éviter deux conceptions opposées :

  • considérer que la personnalité serait entièrement déterminée par les expériences antérieures ;

  • considérer que toute caractéristique psychologique pourrait être facilement transformée par une modification de l'environnement.

La réalité se situe entre ces deux extrêmes. Certaines caractéristiques présentent une plasticité relativement importante ; d'autres sont beaucoup plus stables. La construction humaine comporte donc simultanément des processus de transformation et de stabilisation.

Des trajectoires qui peuvent diverger

Deux personnes exposées à des conditions comparables peuvent développer des trajectoires différentes. Cette divergence peut s'expliquer par la combinaison de leurs caractéristiques initiales, de leurs expériences antérieures, de leurs relations, de leurs interprétations et des événements auxquels elles sont confrontées.

Inversement, des personnes vivant dans des environnements différents peuvent parfois développer des caractéristiques similaires. Cette observation montre une nouvelle fois qu'il serait insuffisant de rechercher une correspondance directe entre une condition sociale et un profil psychologique.

Les conditions créent des possibilités et des contraintes, mais leurs effets dépendent de la manière dont elles rencontrent l'individu.

Une construction cumulative et réversible seulement en partie

La construction humaine possède ainsi une dimension cumulative. Les expériences antérieures participent aux dispositions présentes, qui influencent à leur tour la manière dont les expériences futures seront perçues et vécues.

Il peut donc exister des phénomènes de renforcement : une disposition influence les comportements, les comportements produisent certaines réactions de l'environnement, et ces réactions renforcent à leur tour la disposition initiale.

Mais ces boucles peuvent également être interrompues. Une rencontre, un changement d'environnement, un apprentissage ou un événement important peut modifier la trajectoire. La possibilité de changement ne signifie toutefois pas que tout soit réversible.

Certaines transformations peuvent être relativement faciles ; d'autres peuvent demander des efforts importants ; certaines architectures psychologiques peuvent enfin présenter une stabilité telle qu'une modification profonde demeure difficile. 

Les mécanismes fondamentaux de la construction humaine peuvent donc être regroupés autour de quelques processus :

  • apprendre ;

  • observer et imiter ;

  • intérioriser des normes et des valeurs ;

  • construire des représentations ;

  • développer des réponses émotionnelles et comportementales ;

  • stabiliser certaines habitudes ;

  • s'adapter aux conditions rencontrées ;

  • modifier en retour son environnement.

Ces processus sont interdépendants.

Ils contribuent progressivement à former des manières relativement stables de percevoir, d'interpréter, de ressentir et d'agir. Ils permettent également de comprendre pourquoi les individus ne sont ni entièrement déterminés par leur environnement, ni indépendants de celui-ci.

La construction humaine apparaît ainsi comme un processus dynamique dans lequel apprentissage, expérience, adaptation, stabilisation et transformation se combinent au cours du temps.

Ce que ces mécanismes permettent de comprendre

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