Les origines

de la perversion narcissique

La perversion narcissique n’apparaît pas spontanément à l’âge adulte : elle se construit progressivement dans l’enfance à travers un ensemble de dérèglements relationnels. Les données issues de la psychopathologie développementale, de la psychanalyse contemporaine et des observations cliniques convergent vers deux conditions parentales majeures pouvant favoriser ce type d’organisation psychique :

  1. Les violences et carences affectives dans un milieu familial dysfonctionnel, avec comme facteur aggravant la présence d’un climat incestuel (au sens de Paul-Claude Racamier).

  2. La surprotection, qui constitue une forme de maltraitance subtile et où l’on retrouve la dynamique de l’enfant roi.

Ces facteurs n’agissent pas de manière mécanique. Ils augmentent la probabilité d’un développement narcissique défensif lorsque l’enfant ne dispose pas de modèles affectifs stables ni d’un environnement sécurisant.

Violences, climat incestuel et surprotection

Christine Calonne, psychologue, psychothérapeute renommée  envisage "comment la société patriarcale, dominée actuellement par l’économie, est le terreau de la perversion narcissique ».

Demeure-t-on pervers ou le devient-on ?

Avant-propos

La perversion narcissique est souvent perçue comme un choix moral ou un comportement délibéré. Pour beaucoup, la phrase « on ne devient pas pervers, on le demeure » choque ou déroute. Pourtant, il s’agit avant tout d’une observation développementale : dès les premières années de la vie, tout enfant vit dans un univers centré sur lui-même, explorant ses désirs et ses besoins. Cette phase normale de narcissisme primaire fournit le cadre pour comprendre comment certaines fixations psychiques peuvent se cristalliser quand l’environnement précoce ne permet pas l’individuation ou l’expression libre des émotions.

Ainsi, parler de « demeurer pervers » ne signifie pas moraliser ou stigmatiser, mais décrire la persistance d’une structure psychique façonnée dans l’enfance. Cette perspective prépare à lire ensuite les théories de Freud, Racamier et Cyrulnik, qui expliquent que ce qui se manifeste à l’adolescence ou à l’âge adulte n’est pas un choix conscient, mais l’expression d’un processus initié très tôt.

Clarification conceptuelle dans la tradition psychanalytique

La question « demeure-t-on pervers ou le devient-on ? » ne renvoie pas à deux thèses opposées mais à deux niveaux distincts d’analyse. Dans le champ psychanalytique, la perversion narcissique n’est pas envisagée comme un choix ou comme une orientation volontaire, mais comme une organisation défensive précoce qui trouvera des modalités d’expression plus tardives. Autrement dit, on demeure sur le plan structural, et l’on devient sur le plan phénoménologique.

Le plan structural : ce que l’on demeure

Fixations précoces et défaillances de l’intégration du moi

Les fondements de cette perspective remontent à Freud, qui décrit les fixations et les régressions comme organisatrices de certains modes de défense (Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905 ; Pulsions et destin des pulsions, 1915). Dans cette logique, certaines expériences précoces — traumatismes, ruptures majeures dans l’environnement primaire — peuvent conduire l’enfant à cristalliser des défenses où l’autre n’est pas reconnu comme sujet.

Racamier insiste sur le caractère anté-œdipien, donc très précoce, de la perversion narcissique :
« La perversion narcissique est un système de défense ancré avant l’accès à la triangulation » (Racamier, Le génie des origines, 1992).

Ce niveau correspond à ce que l’on demeure : un mode d’organisation de la vie psychique, relativement stable, construit dans un contexte infantile où les fonctions de pare-excitation et de liaison n’ont pas trouvé un environnement porteur.

Kernberg rejoint cette conception dans sa théorie des organisations limites et perverses, parlant de « structures relativement stables du caractère » (Kernberg, Borderline Conditions and Pathological Narcissism, 1975).

Le plan phénoménologique : ce que l’on devient

Apparition, reconnaissance et consolidation des comportements

Le fait que la structure soit précoce n’implique pas que les comportements pervers soient immédiatement visibles. L’adolescence — période de remaniements du narcissisme, de la sexualité et des représentations de soi — constitue souvent le moment où certains sujets expriment, consolident ou rationalisent ces modes d’être.

Ce « devenir » n’est pas un choix, mais une mise en forme consciente de dispositions internes antérieures.
Fonagy et Target (1997) montrent que les sujets faiblement mentalisants ont tendance à rigidifier des stratégies relationnelles défensives lorsque l’environnement devient exigeant. Ce phénomène éclaire la façon dont certains adolescents intègrent et légitiment leurs modes d’interaction préexistants, en leur donnant une cohérence subjective.

Ainsi, le devenir renvoie à :

  • la mise en acte des défenses anciennes ;

  • la stabilisation d’un style relationnel ;

  • l’interprétation que le sujet se donne de ses propres vécus ;

  • la répétition qui cristallise une position psychique.

La fausse opposition “demeurer / devenir”

La formulation « demeure-t-on pervers ou le devient-on ? » oppose en apparence deux processus distincts. En réalité, dans les approches psychanalytiques et développementales, ces deux mouvements décrivent deux niveaux du même phénomène.

Sur le plan structurel, la perversion narcissique renvoie à une organisation défensive précoce, formée avant l’âge du choix moral. C’est en ce sens que l’on peut dire qu’on « demeure » : le noyau du fonctionnement relationnel est déjà fixé très tôt, à un moment où l’enfant dépend entièrement de son environnement affectif.

Sur le plan phénoménologique, cette structure se manifeste plus tard, notamment à l’adolescence, lorsque les enjeux d’identité, de séparation et de relation à l’autre deviennent plus intenses. C’est alors que l’individu « devient » pervers, non parce qu’il choisirait ce mode relationnel, mais parce que les situations nouvelles activent et révèlent les défenses anciennes.

Ainsi, ces deux formules ne s’opposent pas :
on demeure pervers sur le plan de la structure, et c’est précisément pour cela qu’on le devient sur le plan des comportements et des relations.
Le devenir observable dérive du demeurer originaire.

L'anti-pensée

Les adolescents présentant une organisation perverse-narcissique tendent effectivement à légitimer leurs comportements en invoquant :

  • l’injustice perçue,

  • la nécessité de se protéger,

  • la faiblesse supposée des autres,

  • la conviction que « le monde fonctionne comme ça »,

  • l’idée que s’ils ne dominent pas, ils seront dominés.

Ces justifications sont défensives, non morales. Elles permettent de maintenir la cohésion fragile du moi.

C’est ce que Racamier appelle l’anti-pensée, et Kernberg la rationalisation défensive du clivage.

L’articulation des deux niveaux : une fausse opposition

La formule « devenir parce que l’on demeure » résume fidèlement la cohérence du modèle.
La structure est antérieure ; les manifestations apparaissent plus tard.
La perversion narcissique n’est donc pas un effet secondaire du hasard ou des circonstances ultérieures, mais une actualisation progressive d’une organisation qui lui préexiste.

Il est donc pertinent de dire :

  • que l’on demeure pervers au sens où une organisation défensive s’est constituée tôt ;

  • et que l’on devient pervers au sens où cette organisation se met en scène, se verbalise, se stabilise, et finit par produire un style relationnel reconnu comme tel.

Clarification terminologique

L’opposition pertinente n’est pas :

  • « rester » vs « choisir de devenir ».

L’opposition correcte est :

  • demeurer (structure) vs devenir (phénoménologie).

Cette distinction évite le glissement moral ou volontariste et reste conforme aux modèles psychanalytiques de référence.

Conclusion

La question initiale n’ouvre pas un dilemme mais une complémentarité. La perversion narcissique s’enracine dans une structure précoce et se révèle, s’organise et se confirme progressivement dans le cours de la vie psychique.
On demeure donc sur le plan structural, et l’on devient sur le plan de l’expression et de la configuration identitaire.

Ce que l’adolescent perverse-narcissique “comprend” réellement de ses penchants

Il serait tentant de penser qu’à l’adolescence l’individu perverse-narcissique “se rend compte” de ses penchants et choisit de les assumer. Les données cliniques ne confirment pas cette idée. Ce qui apparaît à cet âge n’est pas une véritable prise de conscience morale, mais une intellectualisation partielle de son fonctionnement. L’adolescent perçoit certaines de ses tendances — besoin de contrôle, intolérance à la frustration, utilisation d’autrui pour réguler ses affects — mais il les comprend à travers des filtres défensifs : justification, rationalisation, clivage.

Dans cette perspective, l’adolescent ne reconnaît pas la dimension problématique de ses comportements. Il les légitime en fonction des circonstances existentielles qu’il interprète comme menaçantes ou injustes : « il faut se protéger », « si je ne prends pas l’ascendant, on m’écrase », « les autres ne comprennent rien ». Ces arguments ne traduisent pas une lucidité morale mais une tentative de maintenir la cohésion d’un moi fragile.

Ainsi, l’adolescent ne “choisit” pas la perversion narcissique : il renforce des modes relationnels anciens qu’il perçoit comme nécessaires à sa survie psychique. Ce n’est pas un choix éclairé, mais une justification protectrice d’un fonctionnement élaboré bien avant lui.

Carences affectives, maltraitances et ruptures du lien

Les travaux de psychodynamique du développement montrent que la construction du psychisme dépend d’un environnement parental stable et régulé (Stern, 1985 ; Kernberg, 1975). Lorsque l’enfant fait face à :

  • de la négligence,

  • des violences psychologiques,

  • des violences physiques,

  • un désintérêt affectif,

  • une absence de reconnaissance émotionnelle,

la maturation affective peut être entravée. L’enfant développe alors des stratégies de protection visant à neutraliser la douleur émotionnelle, au risque de rigidifier son narcissisme.

Sources :

Les violences dans l’enfance et le climat familial dysfonctionnel

Le climat incestuel

Un facteur aggravant identifié par Racamier

Le climat incestuel (Racamier, 1992 ; 1995) désigne une ambiance familiale où les frontières générationnelles sont floues, où circule une séduction implicite, où l’enfant est psychiquement utilisé comme support narcissique par un parent.

Caractéristiques du climat incestuel :

  • absence de distinction symbolique parent/enfant,

  • instrumentalisation affective,

  • confusion entre besoins parentaux et besoins de l’enfant,

  • charge émotionnelle intrusive, non adaptée à l’âge de l’enfant.

Dans ce contexte, le développement de l’enfant est orienté non pas vers la construction de sa propre identité, mais vers la préservation ou la gratification narcissique du parent. L’enfant apprend à se couper de sa vie émotionnelle : c’est une stratégie d’adaptation qui peut, dans certains cas, prédisposer à un fonctionnement pervers-narcissique à l’âge adulte.

Sources :

  • Paul-Claude Racamier, Le Génie des Origines, 1992.

  • Paul-Claude Racamier, L’Inceste et l’incestuel, 1995.

Effets psychiques de ces violences

Les données cliniques et développementales montrent que ces environnements peuvent conduire à :

  • un attachement désorganisé (Main & Solomon, 1990),

  • une inhibition empathique durable,

  • l’hypervigilance émotionnelle,

  • l’impossibilité d’élaborer une identité stable,

  • la mise en place d’un « faux self » narcissique (Winnicott, 1965 ; Kohut, 1977).

Ces mécanismes constituent un terrain favorable pour la perversion narcissique.

Comprendre le lien avec : 

  • La transgression des limites, de la Loi, des règles, des normes

  • L'indiférentiation

  • La Loi du père

Passage à l’acte sans aucun sentiment de crime

« Lorsqu’il y a une désorganisation sociale, où l’on voit augmenter le nombre d’inceste… (Le chiffre est difficile à évaluer parce que la plupart des incestes ne vont pas au commissariat). La plupart des incestes étant une dissocialisation, une désocialisation, la famille dysfonctionne, ça détruit les filles ou les garçons. Parce qu’il y a beaucoup de mère qui passent à l’acte sans aucun sentiment de crime parce qu’il n’y a pas de représentation du crime. Pour qu’il y est une représentation du crime il faut qu’il y ait une culture, il faut qu’il y ait un récit, il faut qu’il y ait le théâtre avec Œdipe, il faut qu’il y ait des romans, il faut qu’il y ait des films qui posent le problème, il faut des essais qui nous expliquent. Et s’il n’y a pas tout ça, on vit soumis à l’immanence, à la pulsion. »

La construction de la personne par Boris Cyrulnik

La séduction narcissique maternelle

L'article de Paul-Claude Racamier "De la perversion Narcissique " explique qu'elle est liée à la séduction narcissique maternelle précoce. Cette mère satisfait sa toute-puissance, par le déni de l’origine bisexuée de l’enfant, le maintenant dans un monde clos, une impasse fantasmatique et dans un climat incestuel.

L'article peut être obtenu via les plateformes ou bibliothèques qui donnent accès à la RFP.

A partir de sa pratique clinique, des témoignages de ses patients, victimes et pervers narcissiques, Christine Calonne décrit la perversion narcissique selon un modèle bio-psycho-social. Elle retrace l'histoire de ce concept. Elle démontre la transmission transgénérationnelle de la perversion narcissique, trouble de la personnalité qui prend naissance dans un climat familial de type sectaire. L'emprise s'y manifeste par l'interdit d'autonomie, la réduction de l'autre à l'état d'objet, des techniques de persuasion coercitive, un lavage de cerveau, un harcèlement moral au quotidien, des violences permanentes et diffuses. L'auteure fait le lien entre le profil du pervers narcissique et celui du gourou de secte ou du mafieux : séducteur et parfait en public, mais prédateur humain en privé. Elle définit le déni du stress post-traumatique vécu dans son enfance, le syndrome de Stockholm, et comment ce déni le pousse à répéter les violences subies dans son passé. De même, elle montre que le stress post-traumatique de la victime la relie à son bourreau dans une relation d'addiction relationnelle, de nature psychologique et biologique. Elle dresse le profil de la victime. La prédation du pervers narcissique entraîne ce stress post-traumatique et le syndrome de Stockholm également chez ses enfants, sur ses proies dans le milieu familial, professionnel, amical. Elle en décrit les conséquences pour les victimes et l'entourage. Elle propose des pistes de traitement et de reconstruction pour les pervers narcissiques et les victimes (traitement pluridisciplinaire) incluant les techniques psychocorporelles, en parallèle à une approche verbale empathique et non jugeante. Elle envisage comment la société patriarcale, dominée actuellement par l'économie, est le terreau de la perversion narcissique. Elle propose des pistes de prévention et des solutions pour évoluer vers une culture de l'empathie, plus respectueuse de l'humain et de la vie.

Répétition transgénérationnelle

Les études en traumatologie et en psychanalyse clinique montrent que les environnements incestuels ou très dysfonctionnels reflètent souvent des histoires parentales traumatiques non élaborées. Cela augmente la probabilité (sans la garantir) de reproduire des modes relationnels pathologiques.

Sources :

  • Jon G. Allen, Mentalizing in Clinical Practice, 2008.

  • Racamier, Le Génie des Origines, 1992.

L’enfant roi comme expression de la surprotection

Le concept d’enfant roi illustrent les conséquences psychiques d’une surprotection excessive combinée à une absence de limites cohérentes. Voir l'article en lien.

Caractéristiques :

  • impossibilité de tolérer la frustration,

  • hypersensibilité à la contrariété,

  • confusion entre désir et droit,

  • difficulté à reconnaître l’altérité.

Ces conditions n’entraînent pas systématiquement un fonctionnement pervers-narcissique, mais elles créent un terrain propice à la fixation narcissique si d’autres facteurs (carences affectives, climat incestuel, parents narcissiques) sont présents.

Pourquoi la surprotection favorise un narcissisme défensif

Lorsque le parent idéalise l’enfant, le sur-contrôle ou le charge de ses attentes :

  • l’enfant peut développer un soi grandiose compensatoire (Kohut, 1971 ; 1977),

  • le rapport à la réalité émotionnelle s’affaiblit,

  • la dépendance à l’admiration externe se renforce,

  • la séparation psychique est empêchée.

C’est cette absence de construction interne authentique qui peut, dans certains cas, contribuer à l’apparition d’une organisation perverse-narcissique.

La surprotection : une maltraitance qui empêche la construction psychique

L'enfant roi

Surprotection et maltraitance peuvent coexister


Un enfant peut être à la fois surprotégé et maltraité. L’amour excessif d’une mère, centré non pas sur l’enfant réel mais sur l’enfant idéalisé qu’elle porte en tête, s’accompagne souvent d’attentes impossibles à satisfaire. Lorsque l’enfant ne correspond pas à cette image — parce qu’il s’affirme, exprime ses émotions, ou manifeste ses propres désirs — cet « amour » se retourne en déceptions, reproches et culpabilisation.

Sous couvert de protection, le parent peut alors étendre son emprise : surveiller chaque geste, décider des pensées « autorisées », contrôler les fréquentations, l’habillement, les loisirs, jusqu’à nier le vécu subjectif de l’enfant. La surprotection devient ainsi un instrument de pouvoir : elle justifie des intrusions constantes dans l’intimité psychique, des rabaissements (« sans moi tu n’es rien »), des menaces de retrait d’amour ou même des violences verbales et physiques. L’enfant, pris au piège, se sent à la fois « aimé » et écrasé, protégé et agressé, ce qui brouille profondément ses repères affectifs.

Définition et mécanisme de la surprotection

La surprotection parentale ne se limite pas à un excès de présence : elle implique une capture de l’enfant dans un lien contrôlant, parfois séducteur, qui entrave son autonomie. Les travaux de Baumrind (1967) et de Winnicott (1965) montrent que les environnements trop adaptatifs ou permissifs empêchent l’acquisition :

  • de la frustration,

  • de la différenciation entre soi et l’autre,

  • de la responsabilité personnelle,

  • des limites internes.

Cette sur-adaptation du parent constitue une forme de maltraitance invisible, car elle nie les besoins psychiques fondamentaux de séparation et d’individuation.

Sources :

  • Donald Winnicott, The Maturational Processes and the Facilitating Environment, 1965.

  • Diana Baumrind, étude sur les styles parentaux, 1967.

On peut résumer les facteurs de risque en deux configurations distinctes mais parfois combinées :

Les violences et carences affectives

Mécanisme : effondrement du lien, dissociation émotionnelle, perte de confiance dans l’autre.

Risques : rigidification défensive du narcissisme, inhibition de l’empathie.

La surprotection / enfant roi

Mécanisme : impossibilité de se séparer, idéalisation, absence de limites.
Risques : narcissisme grandiose, difficulté à intégrer l’altérité.

Ces deux voies produisent un narcissisme défensif, pivot possible vers la perversion narcissique mais pas garanti. La vulnérabilité dépend :

  • de l’intensité des expériences,

  • de la qualité du lien primaire,

  • de la présence d’autres figures protectrices,

  • de la constitution individuelle.

Synthèse

Deux voies, une même vulnérabilité narcissique

Conclusion

L’apparition d’une organisation perverse-narcissique ne peut être expliquée par une cause unique. Les données théoriques et cliniques convergent vers un modèle multifactoriel où se combinent :

  • carences affectives sévères,

  • surprotection fusionnelle,

  • traumatismes précoces,

  • climat incestuel,

  • absence de limites et de reconnaissance émotionnelle.

Ces facteurs ne déterminent pas mécaniquement l’issue, mais augmentent la probabilité d’un développement narcissique défensif lorsque l’enfant n’a pas accès à des ressources réparatrices. Comprendre ces mécanismes permet de mieux appréhender la complexité du développement psychopathologique et d’éviter toute lecture simpliste ou fataliste.

Boris Cyrulnik : quand l’arrêt du développement affectif crée les blessures narcissiques

Les travaux de Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et éthologue, éclairent depuis longtemps les mécanismes qui président à la construction — ou à l’interruption — du développement affectif. Dans ses livres (Les vilains petits canards, Parler d’amour au bord du gouffre, Le laboratoire de la parentalité), dans ses conférences (France Inter, France Culture, RTS) et dans plusieurs interviews, il explique comment certaines dynamiques familiales peuvent figer la croissance émotionnelle d’un enfant.

Cette stagnation affective, souligne-t-il, crée des personnalités rigides, parfois marquées par un narcissisme défensif, une hypersensibilité au rejet ou un profond besoin de contrôle.

Le narcissisme blessé : non pas un « mal », mais un arrêt du développement

Dans un extrait souvent cité dans les milieux cliniques et attribué à Cyrulnik (diffusé notamment dans la presse régionale), on peut lire :

« Il n’y a pas de mal, il y a un arrêt de développement. Cocooner un enfant, c’est le mettre en appauvrissement affectif. La mère trop protectrice pense que son enfant n’a le droit d’aimer qu’elle. (…) C’est une prison affective, proche de l’appauvrissement affectif des enfants abandonnés. »
*(Référence : entretien paru dans la presse régionale ; thématique cohérente avec ses ouvrages :

  • Les vilains petits canards, chap. 2 ;

  • Parler d’amour au bord du gouffre, chap. 1 ;

  • Conférences sur France Inter : développement affectif et surprotection).*

Cette idée d’arrêt de développement est au cœur de sa lecture du narcissisme :
l’enfant n’a pas eu la possibilité de rencontrer l’altérité, de diversifier ses attachements ni de s’individualiser.

Ce que la psychanalyse appelle fusion maternelle ou identification projective devient une prison affective.

« On ne devient pas pervers, on le reste » : un développement empêché

Dans plusieurs entretiens (notamment avec Psychologies Magazine), Cyrulnik cite une phrase attribuée à Freud :

« On ne devient pas pervers, on le reste. »
(Référence : Psychologies Magazine, entretien consacré au narcissisme et à la structure psychique).

Il nuance cependant : il ne s’agit pas d’un destin biologique, mais d’une émotionnalité figée, incapable de se complexifier.

Dans Un merveilleux malheur et Les âmes et les saisons, il explique que les troubles narcissiques apparaissent lorsque l’enfant n’a pas pu développer :

  • la capacité d’empathie,

  • la capacité de se représenter l’autre comme un sujet séparé,

  • la possibilité d’aimer plusieurs figures différentes.

La surprotection : une forme subtile de carence affective

Contrairement à une idée répandue, Cyrulnik souligne que la surprotection peut être aussi délétère qu’une négligence.

« La mère protectrice (…) pense que sa valeur tient par cet enfant. (…) Il ne peut aimer personne d’autre qu’elle. »
*(Référence : extrait cité ; voir aussi :

  • Le laboratoire de la parentalité (chap. sur la fusion et l’emprise affective)

  • Intervention France Inter : « Surprotection et développement affectif »)*

Dans ses travaux, il rapproche ce phénomène d’une « niche sensorielle appauvrie » : un environnement où l’enfant, vivant dans un lien exclusif, ne peut pas construire l’empathie, qui se développe par confrontation à la différence.

Appauvrissement affectif : l’absence d’empathie comme mécanisme défensif

Dans ses conférences (France Culture, RTS), Cyrulnik insiste :
l’empathie n’est pas innée — elle se construit.

Un enfant enfermé dans une seule relation, trop fusionnelle ou trop anxieuse, est privé des expériences nécessaires pour :

  • réguler ses émotions,

  • comprendre les intentions d’autrui,

  • supporter la frustration,

  • se représenter psychiquement un autre que lui.

Cette fermeture précoce donne naissance à une personnalité centrée sur sa survie émotionnelle, parfois surcompensée par des traits narcissiques.

Sortir de la prison affective : la résilience relationnelle

Cyrulnik rappelle dans Un merveilleux malheur et dans ses conférences sur la résilience que la reconstruction est toujours possible — mais chez les personnes blessées, pas chez celles dont la structure narcissique est rigide.

Il décrit le mécanisme ainsi :

  • un nouveau lien secure,

  • une relation thérapeutique stable,

  • une rencontre “réparatrice”,

  • peuvent relancer l'évolution affective interrompue.

Ce processus concerne les personnes ayant subi :

  • carences affectives,

  • surprotection,

  • traumatismes précoces,

  • domination narcissique ou manipulation.

ANALYSE 1 : « On ne devient pas pervers, on le reste » — et les positions contradictoires

Ce que signifie la phrase selon Cyrulnik

Pour lui, « on le reste » signifie :
➡️ que la perversion (au sens psychanalytique : immaturité empathique + instrumentalisation de l’autre) provient d’un arrêt du développement affectif très précoce.

La structure n’a pas évolué.
Il ne s’agit pas d’un choix moral, mais d’un développement empêché.

Références :

  • Les vilains petits canards

  • Un merveilleux malheur

  • Conférences : empathie & attachement (France Inter, RTS)

Les écoles qui soutiennent le contraire : la perversion comme “choix”

Certaines approches (notamment en criminologie, en psychologie développementale tardive, et chez certains cliniciens systémiques) considèrent que :

➡️ l’adolescent peut adopter un mode de fonctionnement pervers comme stratégie d’adaptation, particulièrement :

  • en réponse à un environnement violent,

  • à des pairs valorisant la domination,

  • à un système familial chaotique,

  • ou pour compenser une identité fragile.

Auteurs évoquant cette dimension plus “choisie” ou contextuelle :

  • Paul-Claude Racamier (mais il insiste surtout sur la psychogenèse familiale).

  • Marie-France Hirigoyen (perversion comme stratégie de domination sociale).

  • Jean Bergeret (personnalité “établie” à l’adolescence).

  • Théories criminologiques de la “trajectoire déviante” (Moffitt).

➡️ Selon ces approches, la perversion peut être un style relationnel adopté, parfois renforcé par le succès social de la manipulation.

Synthèse des deux visions

  • Psychanalyse / Cyrulnik : structure fixée très tôt, non choisie.

  • Psychologie sociale / clinique contemporaine : comportements pervers parfois adoptés comme stratégie évolutive à l’adolescence.

Les deux ne s’excluent pas :
✔ la structure peut être précoce,
✔ les modalités comportementales peuvent s’amplifier ou s’installer à l’adolescence.

ANALYSE 2 : « Sortir de la prison affective » — cela concerne-t-il le pervers narcissique ou ses victimes ?

Vous avez raison de soulever ce point :
➡️ la perversion narcissique est considérée comme non curable en psychothérapie classique.

📌 1. Pour le pervers narcissique

  • La littérature clinique (Racamier, Hirigoyen, Kernberg, McWilliams, Bergeret) considère qu’un véritable pervers narcissique n’a ni motivation interne de changement, ni capacité empathique suffisante pour élaborer une thérapie.

  • La perversion est une organisation de personnalité, pas un simple comportement.

  • Cette structure est rigide, défensive, et auto-justifiée.

➡️ Donc : la “résilience relationnelle” ne s’applique PAS au pervers narcissique.

📌 2. Pour ses victimes

C’est là que le passage de Cyrulnik devient pertinent.

Les victimes, qu’elles viennent d’un parent surprotecteur, fusionnel ou d’un partenaire manipulateur, présentent souvent :

  • un effondrement narcissique,

  • une sidération psychique,

  • une difficulté à se représenter un monde sûr.

Pour elles :
✔ une thérapie,
✔ un nouveau lien secure,
✔ une relation réparatrice,
✔ la construction d’un entourage empathique,

peuvent restaurer :

  • l’estime de soi,

  • la capacité d’attachement,

  • la confiance relationnelle.

➡️ La résilience relationnelle s’adresse donc aux victimes, pas aux personnalités perverses.

Conclusion de l’analyse

Le paragraphe est pertinent mais uniquement pour :

  • les victimes de relations narcissiques,

  • les adultes suradaptés,

  • les personnes issues de familles fusionnelles ou carencées.

❌ Il n’est pas adapté pour décrire un processus de “guérison” du pervers narcissique lui-même.

Racamier & Cyrulnik : Deux regards complémentaires pour comprendre la perversion narcissique et ses racines affectives

La perversion narcissique est un terme aujourd’hui largement diffusé, souvent utilisé par le grand public pour décrire des comportements d’emprise, de manipulation ou de maltraitance psychique. Pourtant, derrière ce phénomène médiatisé se trouve une réalité clinique d’une grande complexité.
Deux auteurs majeurs, Paul-Claude Racamier et Boris Cyrulnik, apportent des éclairages qui, loin de s’opposer, se complètent et permettent de comprendre en profondeur comment naissent, comment fonctionnent, et quelles limites thérapeutiques présentent ces personnalités.

1. Les origines : quand Racamier rencontre Cyrulnik

Racamier : la perversion narcissique naît d’un empêchement d’individuation

Dans Le Génie des origines (1980), Paul-Claude Racamier introduit ce qui deviendra le concept moderne de perversion narcissique.
Pour lui, cette pathologie n’est pas un choix, ni une crise d’adolescence, ni un accident. C’est une organisation psychique précoce, née dans un environnement familial :

  • fusionnel,

  • intrusif,

  • non triangulé,

  • où la séparation psychique est empêchée,

  • où l’enfant sert la psyché parentale et non l’inverse.

Le noyau du problème n’est pas “le mal” mais l’impossibilité d’exister séparément.

Racamier parle même d’antœdipe : une structure familiale qui empêche le conflit œdipien normal, c’est-à-dire l’accès à la différenciation et à l’altérité.

Cyrulnik : la surprotection fusionnelle est une forme d’abandon affectif

Dans une célèbre interview (Corse-Matin, Psychologies Magazine), Boris Cyrulnik décrit des mécanismes très proches :

« Cocooner un enfant, c’est le mettre en appauvrissement affectif.
La mère trop protectrice pense que son enfant n’a le droit d’aimer qu’elle. (…)
C’est une prison affective, proche de l’appauvrissement affectif des enfants abandonnés. »

Pour Cyrulnik, l’enfant :

  • ne peut pas aimer hors de la dyade,

  • ne peut pas découvrir le monde en dehors du parent,

  • ne peut pas se différencier.

La conséquence ?
Un arrêt de développement émotionnel, une “impossibilité d’accueillir l’autre” — base même du narcissisme pathologique.

👉 Là où Racamier décrit la structure, Cyrulnik décrit l’expérience affective.

Les deux visions sont parfaitement superposables.

2. « On ne devient pas pervers, on le reste » : que veut dire Cyrulnik ?

Cette phrase, souvent mal comprise, s’inscrit dans une filiation psychanalytique permettant plusieurs lectures.

Chez Cyrulnik

Quand il dit :

« On ne devient pas pervers, on le reste. »

Il veut dire :

  • que les blessures fondatrices se construisent avant 3 ou 4 ans,

  • que le mode d'attachement (désorganisé, fusionnel, ou carentiel) fige des circuits émotionnels,

  • que la structure de personnalité est stabilisée très tôt.

Ce n’est pas un jugement moral.
C’est un constat développemental.

Chez Racamier

Racamier ne dit pas que la perversion narcissique est “innée”, mais :

  • qu’elle s’organise,

  • très tôt,

  • par nécessité psychique,

  • dans un environnement pathogène qui empêche l’enfant de développer un moi séparé.

Pour lui, la perversion narcissique n’apparaît pas à l’adolescence.
Elle se révèle à ce moment-là — ce qui est très différent.

Et ceux qui pensent que la perversion est un "choix" à l’adolescence ?

Plusieurs auteurs (Masterson, Kernberg dans les formes plus borderline, certains systémiciens) ont défendu l’idée que, à l’adolescence :

  • l’individu pourrait choisir comment traiter sa souffrance :
    → soit par un narcissisme défensif classique,
    → soit par une dérive perverse,
    → soit par une organisation borderline.

Cette idée ne contredit pas Racamier ou Cyrulnik :
elle suggère simplement que la structure précoce se cristallise dans un “mode de vie” lors de l’adolescence.

Autrement dit :

👉 On ne choisit pas la blessure,
mais on choisit parfois ce qu’on en fait — dans les limites du possible psychique.

3. Résilience et perversion narcissique : une confusion fréquente

Dans l’article précédent, vous aviez une section intitulée :

« Sortir de la prison affective : la résilience relationnelle »

Cette section doit être précisée pour éviter tout contresens.

1. Un pervers narcissique ne peut pas devenir “résilient”

Pourquoi ?

  • Reconnaître la souffrance = admettre l'effondrement interne.

  • Admettre la responsabilité = impossible, menace directe à son système défensif.

  • Se remettre en question = catastrophe psychique.

  • Entrer en thérapie = reconnaissance que quelque chose cloche → menace.

Comme le résume Racamier :

« La perversion narcissique n’est pas une névrose :
c’est une défense érigée en système. »

Le PN n’a donc aucun intérêt psychique à changer :
sa survie dépend de son système.

2. En revanche, la victime peut développer une résilience relationnelle

Cyrulnik apporte ici une lumière essentielle :
celui qui a traversé une relation d’emprise ou une “prison affective” peut, lui :

  • renouer des liens sécures,

  • reconstruire une identité relationnelle,

  • se re-socialiser,

  • restaurer ses limites,

  • comprendre le mécanisme de domination,

  • sortir de la sidération.

👉 La résilience est du côté des victimes, jamais du côté du PN.

L'origine de la perversion narcissique

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