L'emprise


L'emprise du pervers narcissique tisse une toile invisible qui paralyse, subordonne et assujetti l'identité même de la victime jusqu'à la réduire en "chose", la ficeler dans un cocon mortifère.
Le mécanisme passe de la désorientation initiale à l'asservissement total où la victime devient sa nourriture narcissique. Ce processus insidieux peut durer des années, jusqu'au moment où potentiellement le désespoir de la victime mène au pire.
Découvrez les phases décryptées de cette mécanique destructrice.
L’emprise dans la perversion narcissique peut être comprise comme une tentative de stabilisation d’une fragilité interne profonde. Le sujet narcissique ne dispose pas d’un sentiment de valeur suffisamment stable pour supporter durablement la frustration, la contradiction ou l’autonomie d’autrui. Son équilibre dépend alors du regard extérieur. L’autre devient un régulateur narcissique chargé de soutenir la cohésion du self.
Tant que cette fonction est assurée, la relation peut paraître stable. Mais dès que l’autonomie de l’autre s’affirme — divergence, retrait, indépendance — la tension relationnelle s’intensifie. L’altérité devient menace, car elle fragilise le mécanisme de stabilisation externe. Le contrôle s’installe alors dans la relation comme réponse défensive.
Ce contrôle s’exerce progressivement sur plusieurs plans : les perceptions, les émotions, les liens sociaux, les ressources matérielles et financière et parfois les démarches administratives ou judiciaires. Le gaslighting — stratégie consistant à altérer la perception de la réalité chez l’autre par la contradiction répétée, la minimisation ou l’inversion des faits — joue un rôle central dans cette dynamique. Il installe le doute, affaiblit la confiance en soi et facilite la dépendance.
L’emprise apparaît ainsi comme une dynamique de régulation défensive qui, face à la résistance, se rigidifie et devient destructrice. Elle ne vise pas nécessairement la destruction initiale de l’autre, mais la préservation du self — quitte à altérer durablement l’intégrité psychique et l’autonomie de la victime.
Le self !?
Le soi - l'identité personnelle
Le terme self désigne l’organisation interne par laquelle une personne se vit comme une unité cohérente, continue dans le temps, capable de se reconnaître comme sujet distinct. Il inclut le sentiment d’identité, la valeur personnelle, la stabilité émotionnelle et la capacité à intégrer ses contradictions sans se désorganiser.
Dans un développement psychique suffisamment sécurisant, ce self s’élabore de manière relativement authentique : il intègre forces et limites, dépendance et autonomie, sans nécessiter une défense permanente contre l’effondrement.
En bref - Lecture rapide
Conférence sur l'emprise de Anne-Laure Buffet
"Dites-vous bien que ce n’est certainement pas en une heure qu’on peut comprendre complètement la destruction psychique totale que vit une personne qui se retrouve sous emprise, et que le jour où elle commence à être sous emprise, elle ne sait pas du tout dans quoi elle est rentrée. Elle ne le comprendra que très longtemps après la séparation."
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L’emprise dans la perversion narcissique est une dynamique visant à stabiliser une fragilité interne issue d’une faille narcissique remontant de l’enfance.
Cette faille correspond à une instabilité profonde de l’identité. Le sujet ne dispose pas d’un sentiment interne de valeur suffisamment stable pour traverser les frustrations ordinaires de la vie relationnelle. Son équilibre dépend alors fortement du regard extérieur.
Le moteur central est une organisation psychique dans laquelle la préservation du self — entendu comme identité défensive présenté au monde et à lui-même — devient prioritaire sur les normes relationnelles et morales.
Dans ce cadre, l’autre n’est plus reconnu comme sujet autonome à part entière. C'est-à-dire qu'il doit être inféodée au paradigme du pervers et donc, en ce sens, perdre son autonomie de pensée.
L’autre, devenu victime, n’est plus un sujet, une altérité à rencontrer dans un équilibre, une réciprocité. Elle devient un dispositif de stabilisation, elle est réduite à constituer un régulateur de l’équilibre narcissique. Tant qu’elle supporte cette relation asymétrique, la relation peut perdurer et paraître normale. Si elle résiste à cette fonction, elle devient une menace pour le pervers.
L’emprise peut ainsi être comprise comme une tentative progressive de sécurisation du self par la conquête de l’esprit de l’autre.
Introduction


La faille narcissique
Les modèles contemporains du narcissisme pathologique décrivent une estime de soi instable, due à une faille narcissique. L'estime de soi ne pouvant être stabilisée de manière interne par l'appareil psychique, elle est alors dépendante d'une validation externe (Morf & Rhodewalt, 2001 ; Pincus et al., 2011). Derrière l’assurance apparente se trouve :
Une hypersensibilité à la critique,
Une intolérance à l’humiliation,
Une faible tolérance à la frustration,
Une crainte d’effondrement identitaire.
Dans la perspective des relations d’objet développée par Otto Kernberg, la grandiosité agit comme défense contre la honte et le vide interne.
Lorsque la régulation interne est insuffisante, une régulation externe devient nécessaire. Le sujet cherche alors dans l’autre :
validation,
admiration,
reconnaissance,
dépendance affective.
La relation devient instrumentale : elle sert à maintenir la cohésion du self - l'identité personnelle.
Il s’agit d’une phase de régulation instrumentale : La relation est asymétrique (dominant - dominé) mais peut demeurer durablement fonctionnelle tant que la validation est fournie. La victime peut, parfois pendant des années, se plier à une dynamique de subordination sans percevoir l’instrumentalisation dont elle fait l’objet.
Un système de stabilisation psychologique externe
pour protéger la faille narcissique (interne)


Face aux difficultés, aux frustrations, le psychisme du pervers ne peut parvenir à se stabiliser par des biais internes. Pour y parvenir il doit s'appuyer sur une aide extérieure faisant office de balancier.
Lorsque l’autre affirme son autonomie, exprime une divergence ou retire sa validation, cela peut être vécu comme :
une perte de contrôle,
une blessure narcissique,
une menace à la cohérence du self.
La relation entre alors dans une phase de déstabilisation.
La perte de pouvoir correspond à la perte du mécanisme de stabilisation externe.
La tension peut se radicaliser et devenir conflictuelle. L’autre redevient sujet indépendant, porteur d’une altérité qui met à l’épreuve la solidité du self.
Le self du pervers narcissique est par nature fragile : il repose sur un faux self défensif qui masque un noyau identitaire profondément insécure, dépourvu de véritable consistance psycho‑émotionnelle.
La simple existence d’une pensée autonome représente une vision du monde concurrente, porteuse d’élans vitaux que le PN perçoit comme une remise en cause de son nihilisme interne. L’autonomie devient perte de contrôle, la contradiction une attaque.
Cette perception antagoniste transforme la relation en champ de rivalité : la pensée vivifiante de l’autre menace de s’exprimer et de prendre ampleur, exposant par contraste le vide du PN. Contrôler cette pensée devient impératif pour préserver l’équilibre psychique.
La relation cesse d’être uniquement instrumentale et devient rivalitaire.
Faux-self
Le concept de faux-self, développé par Donald Winnicott, désigne une organisation défensive construite précocement pour s’adapter à un environnement vécu comme insécurisant ou intrusif. Le faux-self fonctionne comme une façade protectrice : il donne une impression de cohérence, de maîtrise ou de supériorité, mais il repose sur une structure fragile. Il vise moins l’expression authentique que la protection contre l’angoisse, la honte ou le sentiment de vide.
Dans la dynamique narcissique pathologique, le self peut être fortement soutenu par cette construction défensive. La grandiosité, l’assurance ou le contrôle relationnel servent alors à maintenir l’intégrité de cette identité fragile. L’emprise peut être comprise comme un prolongement relationnel de ce mécanisme : l’autre est mobilisé pour consolider le faux-self et éviter l’effondrement de l’organisation interne.


L’autre comme facteur de menace

Les travaux d’Evan Stark sur le contrôle coercitif montrent que la domination peut s’installer sans violence spectaculaire, par réduction graduelle de l’autonomie.
L’objectif implicite n’est pas seulement de contrôler les comportements, mais de neutraliser la pensée autonome. L’emprise devient alors conquête de l’esprit.
Paralysie et subordination de la victime par un contrôle coercitif total


La conquête de l’esprit de l'autre


Face à cette menace, le contrôle de la victime s’installe progressivement comme mode relationnel entre elle et le pervers.
Ce contrôle ne s’exerce pas uniquement par la force directe. Il procède souvent par accumulation de micro-contraintes :
Conquête de l'esprit de l'autre,
influence sur les perceptions (gaslighting),
alternance d’idéalisation et de retrait affectif,
isolement social progressif,
contrôle des ressources matérielles et financières,
utilisation stratégique de procédures administratives ou judiciaires.
C'est une toile de force qui paralyse l'autonomie de la victime sur tous les aspects de son existence.


Le mécanisme central de l'emprise
Dans une perspective phénoménologique, la notion de soleil noir permet de décrire la première étape subjective de cette conquête.
Le soleil noir correspond à la phase d’irradiation du paradigme pervers.
Le pervers ne cherche pas d’abord à contredire frontalement la victime ; Par la force du lien, de la pression relationnelle, de la répétition, il diffuse progressivement sa propre grille de lecture du monde — centrée sur la méfiance, la primauté du self et la dévalorisation implicite de l’altérité.
Cette irradiation touche la victime et altère progressivement :
la confiance dans les perceptions propres,
la vitalité des élans personnels,
la stabilité des repères internes.
L’espace intérieur de la victime pert ses valeurs propres qui composent sa personnalité et commence à se restructurer sous influence de celles du pervers narcissique.
Ce qui était source de joie ou de sens chez elle est progressivement dévalorisé, vidé de vitalité.
Ce contrôle cognitif empêche l’expression de la pensée autonome, la submergeant sous un paradigme de doute et de désespoir. La victime commence à douter de ses propres perceptions, facilitant ainsi l’annexion narcissique.
Le “soleil noir” : irradiation du paradigme narcissique




Le soleil noir
Le gaslighting : opérateur actif de désancrage
Le gaslighting constitue la technique active qui transforme l’irradiation en désorganisation cognitive.
Par des dénégations répétées, des inversions de responsabilité, des distorsions factuelles et des reformulations manipulatoires, le pervers instille un doute ciblé :
« Tu te trompes. »
« Tu inventes. »
« Tu es trop sensible. »
« Tu dramatises. »
Ce mécanisme ne vise pas seulement à avoir raison dans un conflit ponctuel.
Il vise à éroder la capacité de la victime à se fier à ses propres perceptions.
Le doute, initialement contextuel, devient structurel.
La victime commence à vérifier en permanence ses ressentis, à s’auto-corriger, à chercher la validation externe de ce qu’elle observe. La victime à l'impression de devenir folle ce qui peut la conduire au suicide.
Le gaslighting agit donc comme un outil de désancrage psychique : il coupe progressivement la personne de sa base perceptive et cognitive.
Gaslighting - l'origine
Peu à peu, dans la dynamique perverse, la confusion entre soi et l’autre se transforme en manipulation consciente du réel.
Le pervers narcissique ne se contente plus de projeter ses émotions sur autrui : il travaille activement à déformer la perception de la réalité de l’autre, jusqu’à lui faire douter de ce qu’il voit, entend ou ressent.
C’est le cœur du gaslighting, l’une des formes les plus sournoises de la domination psychique.
Le terme gaslighting trouve son origine dans le film américain Gaslight sorti en 1944, lui-même adapté d’une pièce de théâtre britannique de 1938.
Dans cette œuvre, un mari manipulateur cherche à rendre sa femme folle en la faisant douter de sa propre perception. Il baisse peu à peu l’intensité des lampes à gaz dans leur maison, puis nie tout changement lorsqu’elle s’en inquiète — la persuadant qu’elle perd la raison.
Ce procédé illustre parfaitement la logique du gaslighting : remettre en cause la santé mentale de la victime pour mieux la contrôler.
Le terme est depuis devenu une métaphore universelle pour désigner toute forme de manipulation mentale où l’on pousse quelqu’un à douter de sa mémoire, de ses émotions ou de sa lucidité.
Ainsi, le gaslighting est l’aboutissement du processus d’indifférenciation et d’inversion des rôles : la réécriture volontaire du réel, mise au service du pouvoir sur l’autre.

Les victimes ont l'impression de vivre dans le monde à l'envers
Le but du pervers est de faire douter sa victime de sa perception la réalité - de la rendre folle.
C'est le gaslighting.




L'indifférenciation
Lorsque l’irradiation a fragilisé les repères internes de la victime, une seconde phase peut apparaître : celle du trou noir.
Le trou noir désigne la phase d’aspiration où la subjectivité de la victime ayant été fragilisée sur ses bases se trouve, cette fois, progressivement réorganisée, alignée, assimilée à celle du pervers.
Ce qui était encore discuté devient intériorisé.
Ce qui était contesté devient admis.
Le doute devient structurel.
Cette emprise ne contraint pas seulement les actes, mais retourne la subjectivité même de la victime contre elle-même. Elle devient extension du PN, perdant sa capacité de penser indépendamment.
La personne peut éprouver :
une perte de cohérence interne,
un sentiment d’être étrangère à elle-même,
une difficulté à distinguer ses propres pensées de celles imposées,
une désorientation identitaire.
Dans les situations les plus graves, cette désorganisation peut s’accompagner de symptômes dépressifs sévères, voire d’idéations suicidaires.
La conquête ne porte plus seulement sur les actes ou les décisions.
Elle touche la manière même de se penser.
L’autre n’est plus simplement contrôlé. Il est partiellement aliéné par un esprit exogène, il ne se reconnait pas lui-même.




Le “trou noir” : aspiration et reconfiguration subjective
Le trou noir
Momie vivante : nourriture narcissique
L'assujettissement final de la victime
Par force d'usure, la victime peut perdre sa force d'affirmation de soi et devenir "la chose du pervers" – psychologiquement asservie, ficelée, momifiée vivante dans un cocon et servant de nourriture narcissique pour des années.
La victime est assujettie, maintenue à la disposition du pervers comme ressource externe. Elle restera prisonnière de cette assujettissement jusqu'à ce qu'un incident relationnel vienne finalement rompre cette toile paralysante – ou, dans les cas extrêmes, la victime trouvera la mort par suicide, seule "libération" apparente face à l'asphyxie identitaire.




Destruction de la victime
L’emprise narcissique ne se limite pas à un mécanisme de contrôle ou de domination. Elle peut évoluer vers une dynamique destructrice, y compris lorsque la victime demeure coopérante et investie dans la relation. La destruction ne survient donc pas uniquement en réaction à une opposition manifeste.
Dans certaines configurations, l’altérité même de l’autre — son existence comme sujet distinct — constitue une tension structurelle.
Dans d’autres, l’affaiblissement progressif de la victime la rend insuffisante comme support narcissique, ce qui ouvre une nouvelle phase de dégradation.
Si la victime tente de prendre son autonomie, si le processus d’appropriation échoue, le pervers narcissique perçoit la victime comme une menace existentielle directe : elle incarne un témoin de sa faille et un risque d’exposition de son vide interne. L’annexion ayant échoué, la destruction devient impérative pour neutraliser ce danger et restaurer un semblant de maîtrise psychique.
Le PN cible alors l’essence même de la personnalité de la victime, cherchant à la réduire à néant symboliquement (c'est-à-dire qu'il s'attaque à l'image de sa victime) :
Campagne de dénigrement : rumeurs, calomnies, accusations inversées auprès de l’entourage, transformant la victime en paria social.
Dégradation continue : humiliation publique ou privée, moqueries systématiques visant à éroder l’estime de soi jusqu’à l’effondrement.
Déshumanisation : disqualification de l’autre comme « folle », « hystérique » ou « toxique », privant la victime de toute légitimité subjective.
Ces tactiques visent à faire disparaître symboliquement la victime : elle ne « représente plus rien », perdant valeur aux yeux d’elle-même et des autres. L’autre n’est plus perçu comme sujet menaçant, mais comme un non-objet inoffensif.
Destruction physique : passage à l’acte ultime
Dans les cas extrêmes, lorsque la destruction symbolique s’avère insuffisante, le PN peut franchir le seuil de la violence physique directe : agressions corporelles, violences sexuelles ou, dans de rares configurations, homicide ou incitation au suicide. Cette escalade traduit un débordement pulsionnel : l’impossibilité de tolérer une existence autonome de la victime conduit à son effacement littéral.
Cette logique destructrice, bien que souvent réactive plutôt que préméditée, révèle la fragilité abyssale du PN. La destruction n’est pas une fin en soi, mais la conséquence d’une panique narcissique face à la perte de contrôle : « faire disparaître l’autre efface le problème » dans son esprit immature.
Intégration dans la conquête psychique
Ce paroxysme s’inscrit comme une troisième phase de la conquête psychique (après soleil noir et trou noir) : l’annexion nourricière cède la place à l’anéantissement lorsque la victime résiste ou échappe au paradigme du pervers. Le PN ne tolère ni la perte ni l’autonomie ; il préfère l’effacement total.
Cette dynamique souligne la paradoxale vulnérabilité de l’emprise : protectrice tant qu’elle régule la faille narcissique, elle devient préjudiciable dès que l’autre menace de s’en extraire.
La logique reste constante : Préserver la cohérence narcissique, même au prix d’une altération durable de l’intégrité psychique d’autrui.
Destruction de la victime insurrectionnelle
Destruction de la victime coopérative
Quand l’adaptation accélère l’effondrement
Il existe une configuration particulière de l’emprise dans laquelle la victime ne s’oppose pas au processus. Elle coopère, s’adapte, cherche à comprendre et à préserver le lien. Pourtant, malgré cette loyauté, la dynamique peut conduire à une désorganisation psychique profonde. Ce schéma, loin d’être marginal, est cohérent avec les modèles contemporains du narcissisme pathologique et du contrôle coercitif.
Séduction et régulation externe
Les modèles d’autorégulation du narcissisme (Morf & Rhodewalt, 2001 ; Pincus et al., 2011) montrent que l’estime de soi narcissique dépend fortement de la validation externe. Dans la perspective des relations d’objet d’Otto Kernberg, l’objet (le partenaire) est investi tant qu’il soutient la cohésion du self grandiose.
Dans cette première phase, la relation peut apparaître harmonieuse. L’autre est valorisé, choisi, mis en avant. Il devient progressivement un support stabilisateur : admiration, soutien logistique, disponibilité affective. La régulation interne étant fragile, la régulation devient externe.
Activation anticipée du contrôle
La littérature clinique indique que le contrôle ne s’active pas uniquement en réponse à une opposition explicite. L’autonomie potentielle de l’autre suffit à représenter un risque. Le partenaire demeure un sujet distinct, doté d’un jugement propre, susceptible de retrait.
Cette simple possibilité peut déclencher un processus correctif : remarques, ajustements, reformulations, critiques indirectes. Ce contrôle est rarement perçu comme tel par la victime ; il est présenté comme guidance, exigence légitime ou recherche d’amélioration.
Automatisation et routine relationnelle
Les travaux sur le contrôle coercitif d’Evan Stark décrivent un phénomène cumulatif : des micro-contraintes répétées réduisent progressivement l’autonomie. Ce n’est pas un événement isolé, mais une accumulation.
Dans cette dynamique, le contrôle peut devenir routinier. Il n’implique pas nécessairement une intention consciente permanente ; il s’inscrit dans un mode relationnel stabilisé. Chaque écart perçu appelle une correction. Chaque correction renforce l’asymétrie.
La victime, cherchant à maintenir l’équilibre, internalise les attentes. Elle ajuste ses comportements, réduit ses revendications, rationalise les critiques. L’adaptation devient un facteur d’accélération du processus.
Le paradoxe de la dégradation
Un paradoxe apparaît alors, cohérent avec la dynamique idéalisation-dévalorisation décrite par Kernberg :
Si le partenaire résiste, il menace la cohérence narcissique.
S’il se soumet excessivement, il perd la valeur qui faisait de lui un support narcissique valorisant.
Plus la victime s’efface, plus elle perd la consistance qui contribuait initialement à la gratification narcissique. Elle devient dépendante, fragilisée, parfois désorganisée par le gaslighting — ce processus de détournement cognitif où ses perceptions sont systématiquement invalidées.
Or une source narcissique efficace doit être valorisante. Si elle devient faible, confuse ou socialement déclassée, elle n’apporte plus la même confirmation grandiose. La dynamique peut alors glisser vers sa disqualification, et a terme aboutir à son élimination.
Déclassement et substitution
Lorsque la victime ne remplit plus sa fonction stabilisatrice, deux mouvements sont fréquemment observés :
Sa pathologisation : elle devient « instable », « défaillante », « incapable ».
Sa mise à distance ou son remplacement par une nouvelle source narcissique plus valorisante.
Cette séquence correspond à la dévalorisation secondaire décrite dans la littérature psychanalytique et aux mécanismes d’érosion identitaire décrits dans les études sur les violences psychologiques.
Dans certains cas, la détresse psychique de la victime peut évoluer vers des épisodes dépressifs sévères, voire des conduites suicidaires. Les recherches sur les violences psychologiques conjugales confirment une augmentation significative du risque suicidaire chez les personnes exposées à un contrôle coercitif prolongé.
Une destruction sans opposition apparente
Ce schéma met en lumière un point essentiel : l’absence de conflit ouvert ne protège pas. La coopération ne neutralise pas l’emprise ; elle peut au contraire faciliter l’installation d’une asymétrie stable.
La dynamique ne relève pas nécessairement d’un projet explicite d’anéantissement. Elle découle d’un primat structurel : la préservation du self narcissique prévaut sur la réciprocité relationnelle. Lorsque la stabilité interne dépend d’un objet externe, celui-ci peut être exploité, puis déclassé, sans que le processus ne soit vécu comme moralement problématique par le sujet narcissique.
La « mort » qui en résulte peut être psychique — perte d’identité, désorganisation, effondrement — ou, dans des cas extrêmes, physique. Dans tous les cas, la logique demeure cohérente : la régulation narcissique externe, poussée à son terme, finit par altérer la consistance même de la personne qui en assurait la fonction.
Le récit d'Anne-Laure Buffer de "Pierre et Lucy" illustre parfaitement cette modélisation au paragraphe suivant.
Le récit du calvers d'une victime coopérative au processus d'emprise
C'est l'histoire de Pierre et Lucy. Pierre et Lucy se rencontrent, ils sont à la fac tous les deux. Ils ont entre 22 et 23 ans. Pierre, c'est plutôt ce qu'on appellerait aujourd'hui un beau gosse. Il est sympa, il est rigolo, il a plein de copains, il n'est pas mauvais dans ses études, il n'est pas brillant mais il aime bien faire la fête. Et surtout, il a derrière lui un aréopage de filles assez fascinées et un aréopage aussi de courtisans parce que Pierre étant très drôle, Pierre organisant plein de soirées, plein de sorties, Pierre est très envié et Pierre apprécie beaucoup d'être très envié. Sur les bancs de la fac, il rencontre Lucy.
00:15 Lucy est une jeune fille plutôt mignonne, plutôt discrète, plutôt sympa, plutôt travailleuse, qui travaille bien. Lucy va faire comme tout le monde, elle va trouver que Pierre est très agréable. Il y a quelque chose qui la gêne un peu, elle ne saurait pas dire quoi, mais ça la gêne un peu. Pierre va vers Lucy. Il s'intéresse beaucoup à elle, de plus en plus à elle. Lucy finit par être flattée parce qu'après tout, pourquoi elle plus que les autres ? Et pourtant, c'est bien vers elle que Pierre vient et revient. C'est à elle que Pierre demande des conseils. C'est à elle que Pierre dit qu'il y a une soirée, qu'il y a une sortie. Lucy finit par trouver que Pierre est charmant, tellement charmant que d'amitié ça se transforme en relation amoureuse. Les examens passés, Pierre et Lucy s'installent ensemble. Pierre est extrêmement charmant, extrêmement gentil, extrêmement généreux avec Lucy. Lucy est extrêmement flattée. Elle lui consacre ses soirées pour que Pierre puisse sortir et pendant ce temps-là, elle l'aidera à préparer ses futurs examens et ses futures entrées dans les différents postes qu'il aura. Pierre va parler de Lucy beaucoup à l'extérieur. Il en parle énormément. Lucy est une femme absolument parfaite. Il a énormément de chance de l'avoir rencontrée. Pendant ce temps-là, Lucy est chez elle, elle attend Pierre, elle est sympa avec Pierre. Pierre la remercie, puis Pierre lui dit que là elle aurait peut-être pu faire les choses autrement, mais ce n'est pas très grave, elle va apprendre.
00:18 Puis après, Pierre va dire à Lucy que, étant donné qu'ils ont décidé de vivre ensemble, il faudrait peut-être qu'elle comprenne que lui est habitué à manger telle chose, à s'habiller de telle manière, à recevoir de telle manière, à ne pas sortir tel soir parce qu'il est fatigué, il travaille beaucoup Pierre. Donc Lucy accepte, elle ne dit rien parce qu'elle a quand même de la chance, c'est elle qui a été choisie par Pierre. Donc elle accepte, elle ne dit rien. Et puis à force de s'aimer, parce que quand même Pierre est très très gentil, il est très très amoureux, il lui explique que c'est bien de vivre ensemble, c'est bien qu'elle ait son petit travail, mais bon elle va réussir un jour, il n'en doute pas, elle est très brillante. C'est bien que lui puisse faire sa carrière, mais en plus avoir des enfants c'est encore mieux. Et Lucy se dit qu'après tout, à 27, 28, 29, 30 ans, avoir un enfant c'est bien. Donc Lucy est enceinte.
00:21 Lucy est enceinte et Lucy est fatiguée. Mais ce n'est pas une maladie la grossesse. Pierre d'ailleurs va lui rappeler gentiment. Il lui dit : « Écoute, je comprends, tu es fatiguée, mais ce n'est pas une maladie, ce n'est qu'une grossesse. » Donc Lucy dit : « C'est vrai, après tout, je ne suis pas malade, je ne suis qu'enceinte, ce n'est pas grave. » Donc Lucy vit sa grossesse. Elle travaille un peu moins, elle fait un peu moins de choses à la maison parce que mine de rien, c'est vrai que ce n'est pas une maladie mais quand on prend entre 9 et 20 kg, on se déplace quand même moins bien. Donc elle en fait forcément un peu moins à la maison. Et Pierre le comprend. Enfin il le comprend. Il comprend surtout que quand enfin cet enfant sera né, elle pourra refaire ce qu'elle ne fait plus. Mais bon, on va attendre la naissance.
00:24 Le jour de la naissance arrive. Pierre est désolé, il aurait vraiment aimé venir à l'hôpital, mais il ne peut pas. Il a une réunion extrêmement importante. Lucy comprend. Comme il a une réunion extrêmement importante et qu'il travaille beaucoup comme ça, il va pouvoir lui offrir la vie qu'il lui promet. Elle comprend qu'il ne vienne pas. Il ne viendra pas pour la première naissance, il ne viendra pas pour la deuxième, il ne viendra pas pour la troisième. Il ne se lèvera pas la nuit. Mais il ne se lèvera pas la nuit parce qu'il travaille, il a des responsabilités, il a des obligations, pas elle. Donc forcément elle attend, elle s'occupe de l'enfant et elle trouve que c'est normal. De deux enfants, c'est un peu plus de travail mais après tout elle les a voulus les deux enfants. Elle ne va quand même pas imposer à son mari, qui travaille toujours et qui a toujours autant de responsabilités, beaucoup plus qu'avant, de se lever la nuit alors qu'elle peut le faire. Elle est en congé.
00:27 Pour le troisième enfant, ce sera pareil. Puis elle va reprendre son petit travail. Ce n'est pas un poste extrêmement important. Donc elle peut arriver un peu en retard. Elle peut courir pour aller à la crèche. Elle peut courir pour aller chez le médecin. Elle peut courir pour préparer un dîner pour son mari qui ce soir-là n'a pas faim, qui ce soir-là va aller se coucher. Parce que si elle y avait pensé, elle aurait compris qu'après autant de rendez-vous dans la journée, il était fatigué. Et ce n'est même pas la peine de faire une réflexion parce que lui a des obligations. En revanche, après quelques années, Pierre a tellement bien réussi qu'il a des obligations professionnelles effectivement et il y emmène sa femme qui est un peu fatiguée, qui n'a plus le temps d'aller chez le coiffeur, qui n'a plus le temps de se maquiller, qui ne sait plus trop comment s'habiller, qui ce soir-là va mettre un pantalon plutôt qu'une jupe. Et lui dira : « Mais je ne comprends pas bien, quand tu viens avec moi, alors que c'est pour mon travail, tu sais que c'est important, tu ne peux pas faire attention à toi. »
00:30 Alors le lendemain, Lucy va réfléchir. Elle va se dire : « J'étais en pantalon, ce n'est pas très grave un pantalon, mais c'est vrai que peut-être que ce n'était pas bien pour son travail. Je n'ai pas fait attention. » Alors la fois d'après, elle mettra une jupe, elle se maquillera et il la félicitera en partant dîner. Il lui dira : « C'est bien, tu as fait un effort. » Pendant le dîner, elle va sourire. Puis ils vont rentrer du dîner. Et quand ils vont rentrer du dîner, il va lui dire : « C'est bien, là tu as bien fait ton numéro, tu as bien souri, tu t'es bien fait remarquer. Tout le monde a pris conscience que tu étais présente et moi dans tout ça ? C'était quand même pour mon travail ce dîner. » Alors le lendemain, Lucy se dit : « Finalement, c'est vrai que je me suis fait remarquer et la vie que j'ai, c'est grâce à lui. Je n'avais pas à me mettre en avant. »
00:33 Elle va commencer à réfléchir à tout ça. Elle réfléchit tellement que, à force de réfléchir, elle oublie une fois ses clés, puis une deuxième fois, elle oublie d'arrêter l'eau du bain. Le bain déborde. Puis une troisième fois, elle va arriver cinq minutes en retard à l'école. Puis une quatrième fois, puis une cinquième fois, puis une sixième fois. Et Pierre va lui dire : « Tu oublies tout. Décidément, on ne peut pas compter sur toi parce que tu ne penses strictement à rien. » Lucy se dit : « J'ai juste oublié mes clés. Mais finalement comme j'oublie mes clés, je ne sais plus m'habiller, je ne fais pas attention à ce dont il a besoin, c'est peut-être que je ne vais pas bien. » Et au moment où elle se dit « peut-être que je ne vais pas bien », Pierre va lui dire : « De toute façon en ce moment tu ne ressembles à rien. Tu ne fais plus rien. Je pense que tu ne vas pas bien. »
00:36 Comme elle l'a entendu et comme elle le pense, elle finit par en être convaincue. Pendant tout ce temps-là, elle n'en a parlé à personne parce que finalement, quand Pierre est de mauvaise humeur, quand Pierre est fatigué, quand Pierre ne dit rien, quand Pierre n'est pas là, quand Pierre ne rentre pas, ça doit être pareil chez les autres. Ce n'est pas très grave. Elle a un mari qui travaille beaucoup, il faut le comprendre. Donc elle ne va pas en parler à ses copines. Puis elle ne va pas appeler ses copines. Puis elle ne va pas appeler sa mère. Elle va beaucoup moins voir sa mère parce que devant sa mère, elle n'osera pas montrer que ses cheveux sont moins beaux qu'avant, qu'elle se maquille moins, qu'elle a peut-être beaucoup grossi ou beaucoup maigri. Elle ne va pas le dire devant sa mère. Et ses amies ne comprennent pas. Donc petit à petit, elles ne donnent plus de nouvelles. Elles ne cherchent plus à voir Lucy qui dit toujours non, qui refuse toutes les invitations, qui n'est jamais là. Les amies s'éloignent.
00:39 Puis la mère de Lucy en parle aux frères, aux sœurs, à la famille. « Qu'est-ce qu'elle a Lucy ? » Lucy n'a rien. Lucy doit faire la tête. Lucy, c'est les enfants. Lucy vieillit. Lucy, avec le mari qu'elle a, elle n'a rien à dire. Il ne faut pas oublier que Pierre est toujours aussi brillant. Lucy, à force de se dire qu'elle ne va pas bien, qu'elle ne sait pas à qui en parler, que peut-être effectivement Pierre est un homme brillant, généreux, mais pourtant il y a quelque chose qui ne colle pas, mais elle ne comprend pas ce qui ne colle pas. C'est un vrai malaise. Lucy, un jour, elle n'en peut plus. Ce jour-là, il y a peut-être un peu trop de Doliprane qui traîne, un peu trop de Xanax, un petit peu trop de je ne sais quoi dans la maison. Lucy va finir deux jours à l'hôpital. Ce n'est rien. Ça s'appelle juste une tentative de suicide.
00:42 Elle n'en est pas morte. Puis elle a un gentil mari, il s'appelle Pierre. Il va venir la chercher à l'hôpital. Il va être extrêmement inquiet. Il va dire à tout le monde à l'hôpital que cette pauvre Lucy, ça fait tellement longtemps qu'il la prévient, qu'il se rend compte qu'elle ne va pas bien et qu'il la prévient. S'il y a quelque chose à faire, il sera toujours là, c'est un bon mari. Lucy va rentrer et Pierre va être très gentil une semaine, quinze jours, trois semaines. Puis de moins en moins gentil. Parce que si Lucy allait bien alors qu'elle a fait ses deux jours d'hôpital, elle comprendrait que maintenant il faut se secouer. Donc si elle ne se secoue pas, c'est bien qu'il avait raison. C'est bien que Lucy est folle.
00:45 Lucy ne comprend toujours pas. Après tout, quand on a fait une tentative de suicide, pourquoi ne pas en faire une deuxième ? Lucy va se retrouver encore à l'hôpital. Elle aura fait deux fois deux jours d'hôpital. À la fin de la deuxième tentative de suicide, Pierre ira voir les médecins et dira : « Je suis quand même inquiet. Elle en a déjà fait une. On a des enfants, ils ne sont pas encore très grands. Il faudrait peut-être faire quelque chose. » Là, ça s'appelle la maison de repos. On en prend pour entre un mois et trois mois quand tout va bien. Quand on en sort, parce que Lucy ne fera pas que deux tentatives de suicide, elle en fera trois. Mais la troisième, elle ne la ratera pas.
00:48 Voilà ma jolie histoire. Pierre est extrêmement malheureux. C'est un veuf inconsolable qui sera consolé six mois après par une femme certainement de vingt ans de moins que lui, qui s'occupera des enfants plus ou moins. Lui sera très malheureux, mais il aura toujours son très bel appartement, sa photo de sa très chère Lucy qu'il pleurera beaucoup. Mais elle était malade, il faut le comprendre. Et puis la jeune femme qu'il va retrouver très vite vivra à peu près le même parcours. Lucy peut-être qu'elle ne mourra pas. Peut-être qu'elle restera à attendre qu'un jour elle arrive à comprendre ce que Pierre veut. Ce que je veux dire par là, c'est que la violence conjugale ou la violence intrafamiliale, lorsqu'on parle de violence psychologique, c'est toujours le même schéma. Ça conduit toujours à la même chose. Si ce n'est la tombe physique, c'est la tombe psychique.
Conférence
L'emprise, la comprendre pour s'en libérer
L'extrait ci-dessous reprends le récit glaçant de l'histoire de Pierre et Lucy racontée par Anne-Laure Buffet.

La représentation caricaturale du pervers narcissique ciblant une unique victime principale — souvent sa conjointe — reflète une réalité partielle, mais sous-estime l’universalité de son projet d’emprise.
Le PN déploie systématiquement une volonté d’annexion psychique envers tous ceux qui croisent son orbite : conjoint(e), enfants, parents, collègues, amis. La conquête (soleil noir → trou noir) et la destruction potentielle en cas d’échec structurent toutes ses relations.
La conjointe : proie idéale, emprise totale
Accès privilégié au monde intérieur (pensées, émotions, projets)
Durée prolongée permettant l’installation complète du dispositif coercitif
Enjeux existentiels (identité, sexualité, parentalité) amplifiant l’assujettissement




Un projet d’emprise universel
limité par la nature des liens
Intention constante, expression graduée
Cette universalité du projet explique pourquoi les proches de la victime principale ressentent souvent une atmosphère toxique diffuse. Chaque relation sert le même but défensif — protéger sa faille narcissique en contrôlant ou neutralisant l’altérité.
L’échec de l’annexion avec une victime secondaire (collègue qui résiste, ami qui s’éloigne) peut déclencher des contre-attaques ciblées (dénigrement, harcèlement moral), mais rarement l’escalade destructrice réservée à la conjointe, dont l’autonomie menace directement l’équilibre psychique du PN.








Autres victimes : même logique, intensité adaptée
La volonté reste identique : neutraliser toute altérité menaçante, annexer comme source narcissique, détruire en cas de résistance. Seule la profondeur d’exposition varie selon la proximité relationnelle.


La manipulation des cercles sociaux
Pour en savoir plus
Dans L’emprise, Anne-Laure Buffet montre comment la domination psychologique s’installe au cœur des liens conjugaux et familiaux, jusqu’à faire vaciller la dignité et l’identité de la victime, tout en rappelant qu’aucune emprise n’est une fatalité : il existe toujours un chemin pour y mettre fin, se réparer et se reconstruire.



