Le language pervers


Le but du pervers narcissique n’est ni la vérité ni la résolution d’un désaccord. L’enjeu réel est la domination. Derrière l’apparence première d’un échange rationnel se dissimule une mécanique invisible : celle d’un pouvoir à imposer, d’une emprise à renforcer, d’un esprit à subjuguer. Ce n’est pas le sujet discuté qui importe, mais la nécessité obsessionnelle d’avoir raison — pour préserver l’intégrité fragile de son système psychique égotique.
Dans une conversation ordinaire, deux personnes échangent des arguments pour éclairer un sujet, progresser ensemble vers une forme de vérité ou de compréhension mutuelle. C’est ce qu’on appelle un dialogue.
Mais avec un pervers narcissique, ce principe s’effondre. En apparence, les échanges demeurent : des mots sont prononcés, des arguments semblent être formulés. En réalité, le noyau fonctionnel est absent : la bonne foi et la volonté de comprendre font défaut. Il ne s’agit plus d’un véritable dialogue, mais d’une parodie destinée à troubler l’interlocuteur, à le désorienter.
Index Général

Le contrôle du language pour le pervers narcissique relève d'une nécessité psychique fondamentale. Il vise des cibles et des objectifs, et pour y arriver il emploie des stratégie et des techniques de manipulation.
Une nécessité psychique fondamentale
L'art de déformer la réalité par l'exploitation des failles du langage


Mentir, évincer, biaiser, détourner, corrompre, éluder, dénaturer, dévoyer ...
Autrement dit, le pervers ne parvient pas à se réguler intérieurement comme la plupart des individus. Cela veut dire qu' il ne peut pas reconnaître ses failles, ses contradictions, ni sa dépendance aux autres sans se sentir menacé. N'ayant pas de gestion interne pour se maintenir psychiquement, il a donc besoin d’agir sur le monde extérieur.
Concrètement, cela signifie qu’il doit contrôler les autres pour se sentir stable. Le langage devient alors son principal outil. En tordant les règles ordinaires de la communication — dire vrai, être clair, rester pertinent, accepter la réciprocité — il ne cherche pas à échanger, mais à prendre l’ascendant mentalement.
Chez le pervers narcissique, l’usage dévoyé du langage répond à une nécessité interne. Paul-Claude Racamier a montré que la perversion narcissique fonctionne comme un système destiné à éviter un effondrement psychique.


Chez le pervers narcissique, la régulation interne est impossible.


« Le langage a perverti le sujet humain, […] dès lors qu’il parle, le sujet a la liberté d’imaginer et de fuir la réalité. Il ne dépend plus des dures lois de la nature pour survivre, mais de la façon dont il voit le monde. Il s’engage dans une autre aliénation constitutive, une aliénation à l’Autre. »
La perversion de la loi - Isabelle Morin
Manipuler le langage & contrôler les esprits
Le langage commun n’est pas le langage mathématique.
Il repose sur des mots imprécis, chargés d’implicites, de sous-entendus et d’ambiguïtés, et ne garantit donc ni la rectitude de la pensée ni un lien incontestable avec la réalité.
Cette fragilité ouvre la porte à tous les abus : on peut tordre les mots, réécrire les faits, inverser les rôles.
Pourtant, nous lui accordons le pouvoir suprême de « dire la vérité » et de définir ce qu'est le réel.
C’est pourquoi le langage est l’outil de travail des bonimenteurs, des avocats, des politiciens, des sophistes, des gourous de secte et des prédicateurs – et, bien sûr, du pervers narcissique qui en fait son arme maîtresse.
Pour le pervers narcissique, manipuler le langage, c’est manipuler la représentation de la réalité dans l’esprit des autres.
C’est l’outil idéal pour corrompre la pensée, inventer une fausse réalité capable de masquer ses failles et d’en accuser les autres.


Le pervers narcissique exploite la banalité du langage, souvent insoupçonnée de constituer un puissant vecteur de manipulation.
Le langage un contrat social implicite...
Une faille facile à exploiter
En manipulant le langage, le pervers formule l’édiction d'une fausse réalité. En façonnant son discours, il cherche à imposer cette recomposition de la réalité comme étant la réalité même.


Ainsi, en modifiant la perception des faits dans l’esprit de ses interlocuteurs et dans l’espace intersubjectif, il induit une fausse réalité destinée à masquer ou nier ses propres failles. Ce détournement du langage répond à une nécessité psychique profonde : échapper à la réalité qui menace de dévoiler ses comportements et ses défaillances.
Faux récit
Représentation déformée de la réalité
Dans une relation de domination, au contraire, le pervers cherche à imposer sa propre carte mentale à l’autre, et à contrôler cette représentation commune.


L’espace intersubjectif
L’espace intersubjectif, c’est l’espace partagé entre deux personnes dans lequel se construit leur représentation commune d’une situation, d’un problème ou d’un projet. Chacun arrive avec sa vision, ses mots, ses images mentales. À travers le dialogue, les échanges, parfois des documents ou des supports écrits, les deux partenaires vont peu à peu ajuster leurs points de vue pour se rapprocher d’une base commune de compréhension.
Quand tout se passe bien, cet espace intersubjectif devient une sorte de « carte partagée » : on ne voit pas exactement les choses de la même manière, mais on se met d’accord sur un minimum commun pour pouvoir réfléchir, décider ou avancer ensemble. Dans une relation saine, cet espace est co-construit et co-respecté


A partir de cette dynamique découlent pour le pervers un certain nombres de cibles et d'objectifs.
Comprendre
Souvent, le pervers se hâte d’édicter sa version des faits. L’espace intersubjectif encore vierge est alors facile à conquérir et à marquer de son empreinte. Une première « forme » du récit s’installe, teintée de sa vision, de ses justifications et de ses déformations.
En cas de désaccord, l’autre se retrouve contraint d’entrer dans un terrain déjà modelé. Il doit non seulement présenter sa propre version, mais aussi oser contester la version déjà posée, franchissant ainsi le seuil d’une opposition explicite, d’un conflit ouvert. Cette asymétrie donne un avantage stratégique au pervers, qui occupe d’emblée la place de celui qui « pose le cadre » et oblige l’autre à se justifier.
Les cibles et objectifs


du language pervers
Selon Alberto Eiguer le pervers narcissique jouit de cette prise de contrôle : il se nourrit de la confusion, de la perte de repères, de l’impuissance de l’autre.
Il vampirise la victime, utilisant sa générosité, sa morale, sa volonté de bien faire contre elle (anthroquiches.fr).
À terme, le Moi de la victime s’efface au profit d’un Moi étranger. Même en l’absence du pervers, la soumission persiste. « Le Moi du pervers narcissique prend la place du Moi de la victime pour la diriger de l’intérieur » (Christine Calonne, 2021).
Le pervers cherche l’anéantissement psychique de l’autre et son impuissance le conforte dans sa position. Il vicie la relation en utilisant l’autre de manière systématique. Il vampirise sa victime en puisant sa force dans le désarroi de celle-ci tout en sachant profiter de sa générosité. On peut se demander comment certains en arrivent à épouser de tels pervers ? Parce qu’ils savent jouer de la dissimulation et du mensonge comme personne.
anthroquiches.fr/archives/3235
La conquête du territoire
psychique des autres
L’expression de « conquête du territoire psychique de l’autre » est issue de la conceptualisation de la perversion narcissique par Paul-Claude Racamier, qui en fait un mécanisme central du système pervers. Chez Racamier, cette conquête désigne l’occupation de l’espace mental d’autrui, l’imposition d’un cadre interprétatif et la substitution progressive de la pensée du pervers à celle de la victime, dans une logique d’anti-pensée et de déni de la perte (Racamier, Les perversions narcissiques, 1992 ; Le génie des origines, 1992).
Alberto Eiguer reprend et développe cette notion dans une perspective plus clinique et relationnelle, en mettant l’accent sur les effets subjectifs de cette conquête : confusion, perte de repères, impuissance psychique et jouissance de la domination chez le pervers (Eiguer, La perversion narcissique, Dunod, 1997). Il ne s’agit donc d’un même processus décrit selon des focales théoriques complémentaires.


La dynamique du pervers fonctionne comme un trou noir psychique. Plus on s’en approche, plus il devient difficile d’en sortir. La réalité, les valeurs, les émotions, les représentations sont modifiées par capillarité relationnelle. Suite à l'effacement progressif de la subjectivité personnelle - la résultante du Soleil Noir - le pervers colonise l’espace mental, formate les esprits, et contraint l’autre à penser selon ses termes. C'est le glissement dans l'abime du Trou Noir. Ce n’est plus seulement de la manipulation : c’est un lavage de cerveau émotionnel et idéologique.


Le pervers narcissique est structuré autour d’un vide psychique central, que Julia Kristeva a conceptualisé comme le « soleil noir » : un noyau identitaire qui n’éclaire pas l’existence mais l’assombrit, organisant une vision du monde fondamentalement nihiliste (Soleil noir, 1987). Pour rester psychiquement cohérent, le pervers doit alors faire valider sa vision du monde par l’extérieur.
Le rayonnement de ce soleil noir sur autrui vise à confirmer la justesse de son paradigme : plus sa vision est adoptée par d’autres, plus il se conforte. Toute subjectivité qui lui résiste devient une menace vivante et doit être disqualifiée, pervertie ou détruite. Comme le souligne Geneviève Schmit, le pervers est « en prise directe avec son soleil noir, avec son angoisse viscérale de disparaître pour toujours » ; l’adhésion de l’autre tient alors lieu de preuve, et la domination psychique se substitue à toute élaboration intérieure.
Le langage du pervers narcissique n’est pas un outil de communication, mais un instrument de conquête. Il ne vise ni l’échange ni la vérité, mais l’adhésion, la validation de son paradigme et la neutralisation de toute pensée concurrente. Par la parole, il cherche à étendre son emprise psychique et à consolider la cohérence de son monde, là où toute altérité réelle constitue une menace.


Le soleil noir


Le trou noir


"La conquête du territoire psychique d'autrui intègrent les principes du "soleil noir" et du "trou noir".
Limites et échecs de la conquête psychique
La conquête du territoire psychique de l’autre n’est pas un processus systématiquement gagnant pour le pervers narcissique. Celui-ci peut être confronté à des sujets capables de percevoir son masque social et de repérer, avec le temps, les mécanismes de coercition et de manipulation à l’œuvre. Lorsque la proximité relationnelle rend ces procédés trop visibles, la relation se termine fréquemment dans le conflit, souvent dans une rupture nette.
Dans ces situations, le pervers se heurte à l’échec contre ceux qui conservent une liberté de pensée et d’action suffisante pour se soustraire à son emprise. Incapable de transformer cette résistance en remise en question, il se détourne alors de ces personnes pour investir de nouvelles proies. Le cycle de séduction, de captation et de domination recommence.


Pour les observateurs extérieurs, cette dynamique se manifeste, au fil du temps, par un défilement relationnel récurrent, caractérisé par la succession rapide de relations rompues dans la tension ou la disqualification. Ce phénomène est décrit en clinique comme un « nomadisme relationnel », révélateur de l’incapacité du pervers narcissique à maintenir des liens durables hors de toute emprise.
Il en résulte que, parvenu à un certain âge, le pervers narcissique a souvent fait le vide autour de lui de l’ensemble des personnes de son entourage historique. Celles qui ont perçu ses mécanismes, résisté à son emprise ou refusé la domination ont progressivement disparu de son champ relationnel, à la suite de conflits, de ruptures ou de mises à l’écart. Ne demeurent alors à ses côtés que des relations récentes, constituées de nouvelles proies encore inconscientes des manipulations en cours. Cette recomposition permanente de l’entourage participe du maintien de son équilibre psychique, tout en révélant, en creux, l’impossibilité de relations durables fondées sur la réciprocité et la reconnaissance de l’altérité.
Cette configuration relationnelle devient alors un signe de reconnaissance du pervers narcissique : l’absence d’un entourage ancien, la disparition des liens durables, et la présence quasi exclusive de relations récentes ou renouvelées. Ce paysage relationnel apparemment contingent constitue en réalité un indice structurel, révélateur d’un mode de lien fondé non sur la continuité et la réciprocité, mais sur la captation, l’usure et le remplacement des sujets.


Signe de reconnaissance du pervers narcissique




Le détournement du langage permet au pervers narcissique la "conquête du territoire psychique de l’autre" et, de manière plus visible, l’élargissement de son influence.
La manipulation des
cercles sociaux
Constitution d'un aéropage
Sur le plateau social, découvrez quelle carte à jouer vous êtes pour le pervers !




L'article sur la manipulation sociale perverse en fait le détail.
Par la séduction et la persuasion, il rallie autour de lui un cercle de personnes qui lui accordent crédit et admiration, jusqu’à une forme de subordination intellectuelle pouvant orienter leurs pensées et leurs actes en sa faveur. Cet entourage — un véritable aréopage — souvent inconscient de la manipulation à l’œuvre, nourrit son sentiment de puissance, consolide son existence psychique et lui confère une notoriété ainsi que des alliés orientés à son avantage.
Cela se manifeste à différentes échelles selon les cercles sociaux auxquelles appartiennent les victimes; c'est-à-dire selon le degré d'intimités qu'elles ont avec le pervers.
Ainsi toutes les relations des cercles sociaux du pervers ont une fonction d'utilité ou font l'objet d'un projet sans qu'elles ne s'en doutent.
Comme indiqué plus haut, avec le temps l'aéropage du pervers se délite au fur et a mesure des conflits et des prise de conscience. Sa vie sociale ressemble de plus en plus à un désert. Eventuellement ne reste plus que ceux qui n'ont jamais eu de rapport rapproché avec le pervers.
Dans le même temps, ce même mécanisme permet au pervers de consolider et d’approfondir l’emprise sur sa victime principale, en brouillant ses repères, en l’amenant à douter de son jugement et en substituant progressivement sa manière de penser à la sienne.
Assujettissements de la victime






Installation d'une
relation dominant - dominé
Otto Kernberg souligne que ces personnalités ne disposent pas d’un cadre moral interne stable. Plutôt que de se juger elles-mêmes, elles jugent les autres. Cela explique pourquoi le pervers se place en position de donneur de leçons, tout en refusant toute remise en question. Alberto Eiguer montre également que ce type de relation ne vise pas la compréhension mutuelle, mais l’installation d’un cadre psychique unilatéral, où l’autre n’est plus pleinement sujet.


Outil de destruction
Ce qui ne peut pas être conquis doit être détruit.
L'autre doit devenir un contrefort du psychisme du pervers. Il doit être acquis a sa cause, à son système de pensée. S'il y a rejet c'est qu'il constitue une force qui échappe à son pouvoir, une force qu'il ne maîtrise pas , un opposant, un ennemi qu'il faut détruire.
Le language est donc soit mis au service de la conquête de l'autre soit au service de sa destruction.


Lorsque la supercherie est identifiée et que la victime commence à nommer la manipulation, la dynamique change de nature. Le conflit, jusque-là diffus et dissimulé dans le langage, devient explicite.
La pensée perverse, telle que décrite par Paul-Claude Racamier, ne peut fonctionner que dans l’ambiguïté et le déplacement. Dès lors que l’asymétrie est révélée, le registre relationnel se modifie. Le dialogue cesse d’être stratégique ; il devient frontal. Le pervers narcissique tombe alors le masque : il n’a plus de frein, même feint. Ses réactions peuvent être si extrêmes que l’on a l’impression de discuter avec un dément, un diable sans limite, dévoilant son fondement profond et caché.
Les stratégies se radicalisent. Les mensonges peuvent devenir grossiers, les contradictions assumées, les reconstructions de la réalité parfois manifestement invraisemblables. Ce basculement peut s’accompagner de ce que Heinz Kohut a nommé la rage narcissique : une réaction disproportionnée à une atteinte ressentie de l’image de soi. Lorsque le masque tombe, l’attaque devient massive.
Le dialogue devient brutal, humiliant, chaotique. Il ne s’agit plus de désorienter subtilement, mais d’entraîner l’autre dans la perte de ses propres repères moraux. Racamier souligne que le pervers cherche à « pervertir ce qui ne l’est pas ». La logique est cohérente : si l’autre conserve sa cohérence interne, il faut l’altérer.
La stratégie devient alors :
provoquer,
pousser à la réaction,
exploiter la réaction pour disqualifier.
Il s’agit de contaminer l’image morale de la victime. Une fois l’irrespect obtenu, le manipulateur peut inverser les rôles et affirmer : « Tu vois, tu es pire que moi. »
Dans ces phases, le discours peut prendre une forme proliférante : longues argumentations saturées de détails, accumulation rapide d’affirmations hétérogènes, surcharge verbale. Ce procédé rappelle ce que l’on appelle le Gish gallop — technique rhétorique consistant à submerger l’interlocuteur par une avalanche d’arguments difficiles à réfuter un à un. La finalité n’est plus la persuasion, mais l’épuisement cognitif.
Si l’appropriation de la vitalité psychique de l’autre échoue, la destruction devient l’alternative. Racamier observe que le pervers peut admirer la vie chez les êtres sensibles tout en la haïssant, car elle lui renvoie ce qui lui fait défaut. Ce qui ne peut être capturé doit être altéré.
La seule limite réelle à cette escalade demeure souvent l’existence d’un tiers observateur — juge, médiateur, instance extérieure — capable d’introduire une contrainte de cohérence et de responsabilité. La manipulation prospère dans l’opacité ; elle se fragilise sous regard extérieur.
Références principales
Racamier, P.-C. (1992). Les perversions narcissiques.
Kernberg, O. (1984). Severe Personality Disorders.
Eiguer, A. (2003). La perversion narcissique.
Hirigoyen, M.-F. (1998). Le harcèlement moral.


Quand les manipulations échouent, le masque tombe et la vraie nature du pervers se révèle au grand jour. Acculé à affronter ses failles, il recourt alors à la violence pour préserver son fragile équilibre psychique. Fini l’enrobage sophistiqué : il apparaît tel qu’il est, comme un dément déchaîné.
Les stratégies de manipulation


Index - Stratégies et techniques de manipulation

Paul Grice a formalisé ce cadre sous la forme du principe de coopération : dans un échange ordinaire, les interlocuteurs présument que chacun respecte des maximes fondamentales — dire ce qu’il croit vrai, être pertinent, être clair, ne pas manipuler l’information (Grice, 1975). Autrement dit, la plupart des individus de bonne composition ne questionnent pas le langage comme tel ; ils présument qu’il est utilisé pour informer, expliquer ou comprendre, et non pour tromper.
Jürgen Habermas prolongera cette idée en montrant que le dialogue authentique repose sur une visée de validité : lorsqu’un sujet parle, il prétend implicitement à la vérité de ce qu’il dit, à la sincérité de son intention et à la légitimité normative de sa position (Habermas, 1981). Sans cette présomption minimale, aucun échange rationnel n’est possible.
Or cette architecture de confiance constitue une faille structurelle. Le langage, précisément parce qu’il est souple, abstrait et symbolique, peut être utilisé contre sa fonction communicative. Il permet non seulement de décrire le réel, mais aussi de le sélectionner, de le réorganiser, de le déformer, voire de le dissoudre dans des constructions discursives sophistiquées. La pragmatique du langage montre ainsi que l’on peut respecter la forme du discours tout en en trahissant radicalement l’esprit.
C’est ce détournement qui caractérise les usages manipulateurs du langage. Les sophistes déjà faisaient de la parole un instrument de victoire plutôt que de vérité. Plus près de nous, bonimenteurs, démagogues, prêcheurs sectaires, avocats manipulateurs, propagandistes et dictateurs exploitent la même propriété : la capacité du langage à produire de l’adhésion indépendamment de la vérité. Leur discours conserve l’apparence du dialogue, mais en viole les conditions pragmatiques fondamentales.
Le pervers narcissique s’inscrit pleinement dans cette lignée. Chez lui, le langage n’est plus un moyen de compréhension mutuelle, mais un outil de domination psychique. Il respecte les codes formels de la conversation — cohérence apparente, assurance, vocabulaire élaboré — tout en sabotant systématiquement les principes coopératifs qui rendent le dialogue possible. Il parle sans chercher à comprendre, il écoute sans reconnaître l’autre comme sujet, et il utilise la parole pour produire confusion, dépendance et désorientation.
Comprendre la perversion narcissique impose donc de dépasser une vision naïve du langage comme simple vecteur neutre de communication. Cela suppose d’interroger les conditions pragmatiques du dialogue, et de reconnaître que lorsque celles-ci sont unilatéralement violées, il ne s’agit plus d’un échange, mais d’un simulacre — une mise en scène de communication destinée à exercer un pouvoir sur l’esprit de l’autre.
Références principales
Grice, H. P. (1975). Logic and Conversation.
Habermas, J. (1981). Théorie de l’agir communicationnel.
Austin, J. L. (1962). How to Do Things with Words (en arrière-plan conceptuel).
Le principe de coopération de Grice
Pour que deux personnes puissent réellement se comprendre, il ne suffit pas qu’elles parlent la même langue. Il faut aussi qu’elles coopèrent implicitement dans l’échange.
Le philosophe du langage Paul Grice a montré que toute conversation ordinaire repose sur un principe fondamental qu’il appelle le principe de coopération (Grice, 1975).
Ce principe peut être résumé ainsi :
Lorsque nous parlons, nous supposons que l’autre cherche honnêtement à se faire comprendre, et qu’il respecte certaines règles minimales.
Grice identifie quatre règles implicites, appelées maximes :
Maxime de vérité (qualité)
On dit ce que l’on croit vrai.
On évite de mentir ou de tromper intentionnellement.Maxime de pertinence (relation)
On reste en lien avec le sujet.
On ne détourne pas la discussion pour égarer l’autre.Maxime de clarté (manière)
On s’exprime de façon compréhensible.
On évite volontairement le flou, l’ambiguïté et les discours inutilement complexes.Maxime de quantité
On dit ce qui est nécessaire, ni trop peu, ni excessivement.
On n’inonde pas l’autre d’informations pour le noyer.
Dans une conversation saine, ces règles sont rarement explicitées, car elles vont de soi. Elles constituent le socle invisible de la confiance.
Point crucial :
Une personne peut respecter l’apparence du dialogue (parler calmement, utiliser un vocabulaire élaboré, enchaîner des arguments) tout en violant systématiquement ces maximes.
Lorsque cela se produit, il n’y a plus coopération, mais instrumentalisation du langage.
C’est précisément ce que l’on observe dans la parodie de dialogue narcissique : le langage conserve sa forme, mais il est vidé de sa fonction communicative.
Grice, H. P. (1975). Logic and Conversation, in Syntax and Semantics, vol. 3, Academic Press.
Le langage : un contrat social implicite...
Une faille facile à exploiter
Dans la vie sociale ordinaire, le langage repose sur un contrat implicite rarement conscientisé. Parler suppose que l’on cherche à se faire comprendre ; écouter suppose que l’autre parle de bonne foi. Cette confiance tacite constitue le socle de toute communication humaine fonctionnelle. Comme l’a montré la pragmatique du langage, la communication ne repose pas seulement sur des mots, mais sur des attentes partagées concernant l’intention de celui qui parle.


L’imposture initiale
La présomption de normalité

Toute relation humaine ne repose pas uniquement sur des affects ou des intentions, mais sur une architecture implicite de présupposés partagés. Comme nous l’avons montré dans l’article Le langage : un contrat social implicite, parler suppose que l’on cherche à se faire comprendre, et écouter suppose que l’autre ne cherche pas délibérément à tromper. La communication fonctionne parce qu’un cadre invisible la soutient : une attente minimale de cohérence, de sincérité et de réciprocité.
Le philosophe Paul Grice a formalisé cette dynamique à travers le « principe de coopération » (Logic and Conversation, 1975) : les interlocuteurs présument que chacun contribue à l’échange de manière pertinente et véridique. Sans cette hypothèse implicite, le langage perdrait sa stabilité.
Mais cette présomption ne concerne pas seulement les mots. Elle engage une hypothèse plus profonde : nous supposons que l’autre fonctionne psychiquement selon des structures comparables aux nôtres. Cette idée avait déjà été formulée, sous un angle différent, par Carl Gustav Jung avec la notion de « participation mystique ». Les recherches contemporaines en psychologie cognitive viendront, bien plus tard, confirmer empiriquement cette tendance à projeter sur autrui notre propre organisation mentale.
C’est précisément cette continuité supposée entre langage, intention et structure psychique qui constitue la faille exploitable : lorsque l’un des interlocuteurs ne se situe pas dans une logique de coopération mais dans une logique d’instrumentalisation, le contrat implicite devient un levier asymétrique.
Le pervers narcissique exploite précisément le postulat social. Il mime la normalité, s’appuie sur les codes sociaux, sur la bienséance, sur l’idée qu’« il faut dialoguer ». Ce mécanisme s’enracine dans « le dictat social où l’on est censé s’aider, s’aimer, ne pas juger ». (Voir vidéo de Christine Calonne)
Le psychiatre suisse Carl Gustav Jung introduit la notion de participation mystique au début du XXᵉ siècle, en reprenant un terme de l’anthropologue Lucien Lévy-Bruhl. Jung l’emploie pour décrire un état de non-différenciation psychique : une tendance spontanée à ne pas distinguer clairement ce qui relève de soi et ce qui relève de l’autre (Psychological Types, 1921).
Dans les sociétés dites « primitives », selon Lévy-Bruhl, l’individu se vit comme participant d’un même tissu symbolique que le groupe. Jung transpose ce schème au fonctionnement psychique individuel : nous projetons inconsciemment sur autrui nos propres structures internes.
Transposée au contexte relationnel contemporain, cette idée signifie quelque chose de simple : nous partons du principe que l’autre fonctionne globalement comme nous.
La participation mystique


Carl Gustav Jung introduit la notion de participation mystique
De Jung aux sciences cognitives : pourquoi nous supposons que l’autre est « comme nous »


En mots simples
Concrètement, que se passe-t-il ?
Lorsque vous cherchez à comprendre quelqu’un, vous utilisez votre propre esprit comme modèle. Vous vous demandez implicitement :
« Si j’étais à sa place, que ressentirais-je ? »
« Si je faisais cela, pourquoi le ferais-je ? »
Ce mécanisme est automatique. Il permet l’empathie, la coopération et la prévisibilité sociale. Sans lui, toute interaction serait paralysée par la méfiance.
Le problème n’est donc pas la projection en elle-même. Elle est normale et adaptative.
Le problème apparaît lorsque l’interlocuteur ne partage pas les mêmes freins moraux ou les mêmes structures affectives comme les pervers narcissiques.
Les sciences cognitives contemporaines ont documenté plusieurs mécanismes correspondant à cette intuition jungienne.
Le biais de faux consensus
Démontré par Lee Ross et ses collègues en 1977 (Journal of Experimental Social Psychology), il montre que nous surestimons systématiquement le nombre de personnes qui pensent comme nous. Nous utilisons nos propres convictions comme étalon implicite.La projection égocentrée
Les travaux de Nicholas Epley et Thomas Gilovich (2004) montrent que, pour comprendre autrui, nous procédons par ancrage sur nous-mêmes puis ajustement insuffisant. Nous corrigeons partiellement notre point de vue, mais rarement assez.La théorie de l’esprit
Les recherches initiées par David Premack et Guy Woodruff (1978) démontrent que nous possédons une capacité à attribuer des états mentaux à autrui. Toutefois, cette capacité décrit une compétence cognitive, non une symétrie morale.
Autrement dit : comprendre l’esprit d’autrui ne signifie pas qu’il fonctionne comme le nôtre.
Confirmation empirique : les biais cognitifs
Le pervers narcissique avance des arguments singuliers, souvent déroutants, qu’il est seul à considérer comme pertinents. Leur étrangeté suscite d’abord étonnement, puis curiosité. L’interlocuteur, porté à croire à une normalité du cadre relationnel, cherche spontanément à comprendre, à rétablir une cohérence, à reconstruire un fil logique.
C’est ici qu’intervient le mécanisme décrit plus haut : la présomption implicite que l’autre fonctionne selon les mêmes bases psychiques que soi. Ce que Carl Gustav Jung désignait sous le terme de « participation mystique » agit silencieusement. L’interlocuteur continue de supposer une communauté de structure morale et cognitive. Il interprète donc les propos déroutants comme l’expression d’un point de vue qu’il suffirait d’éclaircir.
Or cette hypothèse est précisément celle que le manipulateur exploite.
Plus le discours devient incohérent, plus la victime redouble d’efforts pour y trouver un sens — parce qu’elle part du principe qu’un sens existe et qu’il est partageable. Elle ne remet pas en cause la structure du jeu relationnel ; elle remet en cause sa propre compréhension.
C’est ici que s’installe l’illusion hypnotique :
plus on cherche à comprendre, plus le système se complexifie.
Le piège ne repose pas sur une faiblesse intellectuelle, mais sur une compétence normale et socialement valorisée : la recherche de cohérence. Les personnes dotées d’une grande flexibilité cognitive ou d’un fort besoin d’intelligibilité globale sont particulièrement exposées. Leur capacité à envisager des perspectives multiples les conduit à intégrer des éléments contradictoires au lieu de les rejeter.
Comme le souligne Christine Calonne (2020), ce mouvement produit un cercle vicieux : plus la victime tente de comprendre, moins elle parvient à stabiliser une interprétation cohérente, et plus elle s’implique dans la tentative.
Le pervers profite de cette dynamique. Il présente des arguments dont lui seul valide la pertinence, suscitant à la fois étonnement et curiosité. L’interlocuteur, fidèle à l’hypothèse implicite d’une rationalité partagée, accepte d’entrer sur un terrain discursif de plus en plus instable.
Ainsi se met en place une asymétrie invisible :
l’un parle pour comprendre ensemble ;
l’autre parle pour désorienter.
Le langage devient alors un outil de captation attentionnelle. L’emprise ne naît pas d’une croyance aveugle, mais d’un effort répété pour restaurer une cohérence qui n’a jamais été l’objectif de celui qui parle.
« Les personnalité à Haut Potentiel qui sont des personnes qui veulent vraiment tout comprendre, et donc évidement elles ne lâchent pas le morceau, elles ne comprennent rien puisque le pervers narcissique est tellement différent et tellement hors norme qu’elles essayent mais elles n’y arrivent pas, et donc elles essayent encore et encore et plus elles essaient et moins elles comprennent, et plus elles tombent dans l’emprise, et plus elles tombent dans l’emprise plus elles sont victimes ; et donc il y a un cercle vicieux qui s’installe. »
Christine Calonne


Le visage souriant du serpent représente le masque accueillant du pervers, et le travail de ces anneaux, son emprise insidieuse et invasive du terrain psychique de sa victime qui se concrétise par des prises matérielles et stratégiques.
Le language hypnotique
Le pervers narcissique n’est pas engagé dans une recherche de vérité, ni même dans une confrontation d’idées. Le fond de la discussion lui importe peu. Ce qui l’intéresse, c’est l’effet produit par son discours : la prise de pouvoir psychique sur son interlocuteur. Comme le souligne Christine Calonne, « il n’y a pas une véritable écoute, puisque finalement ce qu’il veut, c’est persuader. La persuasion, ce n’est pas le dialogue » (Calonne, 2020).
Le dialogue est ici un simulacre : une scène dont l’issue est écrite d’avance.
Dès les premiers échanges, le pervers narcissique mobilise un langage rhétorique élaboré, persuasif, souvent brillant en apparence. Mais cette maîtrise formelle a une conséquence immédiate : elle exclut toute place pour l’autre. Celui-ci n’est pas reconnu comme sujet pensant, mais utilisé comme support. « Très rapidement, si l’on rentre dans ses filets, on perd son autonomie » (Calonne, 2020).

« il n’y a pas une véritable écoute, puisque finalement ce qu’il veut c’est persuader. La persuasion ce n’est pas le dialogue. Le pervers narcissique est très capable dans tout ce qui est langage rhétorique, langage persuasif, mais cela implique qu’il ne laisse pas de place à l’autre. […] Donc très rapidement si l’on rentre dans ses filets on perd son autonomie. »
Christine Calonne
Le language comme
Moyen de désorientation psychique


L'embrouillage psychologique
« Si on essaye de reprendre le discours d’un auteur de violence psychologique et de le raccrocher à quelque chose de concret, il n’y a jamais rien de concret. En revanche, il partira d’un petit fait, pour développer une théorie extrêmement argumentée, extrêmement complexe et extrêmement ambivalente qui va obliger sa victime à le croire. Il va partir de quelque chose qui quelque fois s’est passé 15 ans avant. Ça ne le dérange pas du tout. Il a un esprit qui est formater à faire des dossiers. Donc il est tout à fait capable à la fin d’un repas avec des amis de reprocher à sa victime de ne pas avoir fait cuire correctement le poisson… et d’ailleurs 15 ans avant il se rappelle très bien qu’elle avait déjà raté une tarte et ce jour-là si elle l’avait écouté peut-être qu’elle aurait compris, mais comme elle ne l’aime pas, elle n’a jamais fait attention. Et d’ailleurs c’est justement parce qu’elle ne l’aime pas, qu’elle n’a pas non plus fait les études – ou arrêté les études – ou fait les travaux – ou s’occupé des enfants – ou … – ou … – ou … Et la victime est embrouillée dans ce discours incessant dont elle n’arrive plus à retenir une seule ficelle, auquel elle ne comprend rien puisque rien n’est cohérant. »

L’enfermement narratif
et la fabrication du chaos
Le pervers narcissique construit des récits extensifs, ambivalents, fondés sur des faits anciens, souvent insignifiants, mais reliés artificiellement entre eux. Il accumule les reproches, les analogies, les rappels historiques, jusqu’à noyer toute tentative de réponse.
La victime ne parvient plus à suivre le fil, car il n’y en a pas. L’incohérence est structurelle.
Ce chaos discursif n’est pas un échec du raisonnement : c’est un instrument de domination.
L’épuisement cognitif
comme stratégie centrale
Le premier objectif du discours pervers est de fatiguer l’esprit. Les échanges ne visent ni la clarification ni la résolution, mais l’épuisement mental. Les discours sont amphigouriques, les raisonnements se déploient en spirales, les concepts sont volontairement flous, les enchaînements logiques instables.
Comme le résume une autre intervention clinique : « Les discussions n’ont pas pour but de trouver des solutions mais juste d’épuiser l’interlocuteur » .
Ce brouillage progressif produit un effet bien connu en psychologie cognitive : la surcharge mentale. Lorsque les capacités attentionnelles sont saturées, l’esprit devient plus suggestible. L’épuisement ouvre alors la voie à un nouveau cycle de manipulation.


L’escroquerie intellectuelle
Du décervelage au gaslighting
Le gaslighting exploite la dissonance cognitive en attaquant la confiance dans l’expérience subjective :
« Tu imagines. »
« Tu interprètes mal. »
« Tu es trop sensible. »
La dissonance ne pouvant être éliminée en contestant l’autre — puisque le cadre de coopération implicite demeure actif — elle est résolue en s’auto-incriminant.
La progression devient alors claire :
La participation mystique installe la présomption de similitude psychique.
La pensée perverse introduit des contradictions.
La dissonance cognitive pousse la victime à chercher la cohérence.
Le décervelage fragilise progressivement le jugement.
Le gaslighting consolide l’emprise en déstabilisant la confiance dans la perception.
L’emprise ne naît pas d’une absence de réflexion, mais d’un excès d’effort pour maintenir une cohérence dans un système qui produit délibérément l’incohérence.
Avec la notion de pensée perverse, Paul-Claude Racamier ne décrit pas un simple mensonge, mais un dispositif relationnel structuré. La pensée perverse n’élabore pas le conflit interne : elle le déplace. Elle expulse la contradiction vers l’autre, qui devient le lieu où l’incohérence doit être absorbée.
Ce déplacement produit un effet spécifique : la dissonance cognitive, concept introduit par Leon Festinger en 1957. La dissonance apparaît lorsqu’un individu est confronté simultanément à des éléments incompatibles (par exemple : « cette personne m’aime » et « cette personne me fait souffrir »).
Face à cette tension, le psychisme cherche à restaurer la cohérence, car l’incohérence est coûteuse sur le plan cognitif et affectif.
Dans la dynamique perverse, cette dissonance n’est pas accidentelle : elle est entretenue.
Le manipulateur alterne signes d’attachement et comportements déstabilisants, reconnaissance et dénégation, proximité et retrait. La victime se retrouve face à des informations incompatibles qu’elle tente d’intégrer dans un schéma cohérent.
C’est ici que s’installe le décervelage décrit par Racamier : non pas une perte d’intelligence, mais une surcharge cognitive répétée. L’effort constant pour résoudre la dissonance fragilise la stabilité du jugement. Le doute se déplace progressivement : ce n’est plus le discours du manipulateur qui est remis en question, mais sa propre interprétation.
Ce que l’on peut qualifier d’« escroquerie cognitive » correspond à cette capture du processus même de régulation interne. La victime continue de penser, mais dans un champ où les contradictions sont structurellement produites.
Lorsque cette désorganisation devient méthodique et vise explicitement la perception de la réalité, le processus rejoint ce que la littérature contemporaine appelle le gaslighting, terme issu du film Gaslight.


Honte et culpabilité dans les liens familiaux
« On peut donc dire que le tyran est toujours un gros bébé immature, gonflé narcissiquement, dont l’enflure du narcissisme prend la place d’un processus de développement, de croissance mentale, et qui se débrouille pour faire prendre en charge par d’autres ses angoisses, ses terreurs (qu’il n’a pas pu apprendre à gérer lui-même, puisqu’il n’a pas grandi, puisqu’il est frauduleusement adulte). Il développe non pas un soi adulte, mais un soi grandiose qui répond à un profond sentiment d’humiliation. Le tyran vit dans un monde infantile, archaïque, où les enjeux sont essentiellement d’ordre narcissique, et il installe ce monde au-dehors, il l’impose. Il s’agit d’un monde anal, organisé selon des logiques anales, où règne la violence sous des formes manifestes, brutes, ou bien sophistiquées, masquées. La communication est remplacée par l’influence, l’induction, l’emprise ; la conviction ou la démonstration par la persuasion, etc. Autrement dit, dans un tel monde, la pensée a peu de place, les projections, les projectiles remplacent les communications de pensées.
La tyrannie a en effet pour effet de – et consiste à – empêcher de penser. Meltzer disait que le tyran tue les bébés internes de l’autre. Autrement dit il tue ou cherche à tuer la créativité, il attaque la pensée de l’autre. On pourrait bien sûr relier à nouveau cette modélisation de la tyrannie-et-soumission à la notion de perversion narcissique telle que Racamier a pu la décrire (1992, 1995). Racamier soulignait, par exemple, la façon dont la pensée est attaquée par le pervers narcissique : sa pensée est une « antipensée », une pensée pour ne pas penser. Alors que la pensée est toute faite de liaisons, la pensée perverse n’opère que dans la disjonction et dans la déliaison. […] Les "instruments" (contacts et pensées) utilisés d’ordinaire pour le lien sont, par le pervers, employés systématiquement pour la déliaison » (1992, p. 297). On peut dire aussi que la violence tyrannique, humiliante, notamment sexuelle mais pas seulement, peut prendre l’allure de l’œdipe, mais elle n’en a que l’allure, le masque qui recouvre des logiques que Racamier qualifie d’antœdipiennes.


Ils en parlent
« Le manipulateur en général veut influencer l’autre pour le faire agir penser ressentir, de la façon dont il souhaite qu’il pense agisse ou ressente et à son détriment. Et la manipulation peut se présenter chez tous les auteurs de violences comme étant une prise de contrôle de l’esprit de la victime par la séduction d’abord puis par la domination et par la violence. La contrainte et toutes les techniques de manipulation sont les mêmes chez l’ensemble des manipulateurs et des auteurs de violence. Donc c’est l’usage de messages paradoxaux, dire une chose puis faire le contraire ou bien dire une chose et dire le contraire, ou bien dire une chose et faire ressentir le contraire … et tout cela met la victime dans une sorte d’état de confusion où elle n’arrive plus à penser. Et puisqu’elle est confuse, et qu’elle n’arrive plus à penser et bien on voit alors le pervers narcissique envahir l’esprit de sa proie et la rendre manipulable, sans esprit critique de manière à ce que ce Moi du pervers narcissique prenne la place du Moi de la victime […] pour le diriger de l’intérieur. Et donc on voit que les victimes même sans le pervers narcissique sont dans une sorte de soumission et s’éteignent même en l’absence de l’agresseur. »
Christine Calonne

Ces mécanismes opératoires transforment l’échange en dispositif de domination, tout en conservant l’apparence du dialogue
Les techniques opératoires perverses
1. Retournement de la faute (inversion accusatoire)
Mécanisme
Le pervers déplace la responsabilité de ses propres actes, intentions ou effets vers son interlocuteur. Celui qui questionne devient coupable de « provoquer », « interpréter », « attaquer » ou « être trop sensible ».
Fonction dans le simulacre de dialogue
Neutraliser toute mise en cause.
Déplacer le centre du débat de l’acte vers la réaction à l’acte.
Installer une asymétrie morale permanente.
Référence
Freud, S. (1923). Le Moi et le Ça — mécanisme de projection.
Kernberg, O. (1975). Borderline Conditions and Pathological Narcissism. Jason Aronson.
2. Dévalorisation systématique
Mécanisme
Minimisation des compétences, des perceptions, de l’intelligence ou de la légitimité de l’autre, de façon directe ou insinuée.
Fonction
Fragiliser la position épistémique de l’interlocuteur.
Faire perdre toute crédibilité à sa parole sans avoir à la réfuter.
Transformer le dialogue en rapport vertical.
Référence
DSM-5-TR (2022). Trouble de la personnalité narcissique. APA — dépréciation d’autrui.
Baumeister, R. F. et al. (2003). Does high self-esteem cause better performance? Psychological Science.
3. Déshumanisation
Mécanisme
Réduction de l’autre à une fonction, un défaut, une émotion excessive ou un stéréotype (« tu es toujours comme ça », « tu dramatises », "tu es nul").
Fonction
Supprimer la reconnaissance du sujet.
Justifier l’absence d’empathie.
Rendre légitime la violence symbolique.
Référence
Haslam, N. (2006). Dehumanization: An Integrative Review. Personality and Social Psychology Review.
4. Humiliation (explicite ou implicite)
Mécanisme
Exposition de l’autre à une atteinte narcissique : moquerie, ironie, condescendance, mise en défaut publique ou privée.
Fonction
Détruire la capacité de l’autre à se tenir comme interlocuteur.
Installer la peur de parler.
Reprendre l’ascendant dans l’échange.
Référence
Lindner, E. (2006). Making Enemies: Humiliation and International Conflict. Praeger.
5. « Noyer le poisson » (confusion stratégique)
Mécanisme
Accumulation de détails secondaires, digressions, contradictions, généralités, afin de diluer le point central.
Fonction
Épuiser cognitivement l’interlocuteur.
Empêcher toute focalisation sur un fait précis.
Créer une illusion de complexité.
Référence
Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow. Farrar, Straus and Giroux — surcharge cognitive.
6. Éviction des points incriminants
Mécanisme
Silence sélectif, esquive, changement de sujet dès qu’un élément factuel devient menaçant.
Fonction
Empêcher toute clôture argumentative.
Maintenir une zone d’impunité narrative.
Forcer l’autre à répéter, donc à se fragiliser.
Référence
Grice, H. P. (1975). Logic and Conversation. Academic Press — violation de la maxime de pertinence.
7. Récit dévoyé de la réalité (reconstruction narrative)
Mécanisme
Réécriture des événements passés, altération de la chronologie, des intentions ou des paroles prononcées.
Fonction
Instaurer un doute sur la mémoire de l’autre.
Prendre le contrôle du récit commun.
Dissoudre toute référence objective.
Référence
Herman, J. L. (1992). Trauma and Recovery. Basic Books — gaslighting et désorientation cognitive.
8. Récit homérique / Gish Gallop
Mécanisme
Déferlement rapide d’arguments, d’accusations ou d’affirmations, souvent faibles individuellement mais trop nombreuses pour être réfutées.
Fonction
Rendre toute réponse exhaustive impossible.
Inverser la charge de la preuve.
Donner l’illusion de supériorité intellectuelle.
Référence
Shermer, M. (2017). Why People Believe Weird Things. St. Martin’s Press.
9. Jeu sur les mots – rhétorique orwellienne - Novlangue
Mécanisme
Manipulation du langage : redéfinition arbitraire des termes, ambiguïtés calculées, contradictions assumées.
Fonction
Dissoudre le sens partagé.
Rendre toute discussion interminable.
Déstabiliser la pensée logique.
Référence
Orwell, G. (1949). 1984 — novlangue (analyse conceptuelle).
Habermas, J. (1981). Théorie de l’agir communicationnel.
10. Politique de la terre brûlée communicationnelle
Mécanisme
Lorsque le pervers sent qu’il perd le contrôle de l’échange, il détruit l’espace dialogique : cris, insultes, rupture, chaos émotionnel.
Fonction
Empêcher toute capitalisation argumentative contre lui.
Rendre l’échange inutilisable a posteriori.
Réaffirmer une domination par la destruction.
Référence
Hirigoyen, M.-F. (1998). Le harcèlement moral. La Découverte.
Hare, R. D. (1999). Without Conscience. Guilford Press.
11. S’ériger en Surmoi de l’autre tout en refusant toute morale sur soi-même
Mécanisme
Le pervers narcissique adopte une position d’instance normative externe : il juge, évalue, corrige, sanctionne et interprète les intentions, les émotions et les comportements de l’autre, tout en se plaçant lui-même hors de toute exigence morale équivalente. Il devient ainsi le Surmoi de substitution de son interlocuteur, sans jamais reconnaître l’existence d’un Surmoi qui s’appliquerait à lui-même.
Concrètement :
Il dit ce qui est acceptable ou non chez l’autre.
Il définit ce qui est « normal », « excessif », « légitime » ou « déplacé ».
Il moralise les réactions de l’autre tout en neutralisant toute évaluation de ses propres actes.
Fonction dans le simulacre de dialogue
Asymétrie morale radicale : l’un est jugé, l’autre juge.
Immunité éthique : toute critique dirigée vers le pervers est disqualifiée comme attaque, projection ou malveillance.
Internalisation de la contrainte : la victime finit par s’auto-censurer, même en l’absence du pervers.
Le dialogue devient impossible, car la condition minimale d’un échange — la soumission réciproque à des règles communes — est abolie. Il ne s’agit plus d’un espace où deux consciences se rencontrent, mais d’un tribunal unilatéral permanent.
Articulation avec les autres mécanismes
Ce dispositif :
renforce le retournement de la faute (le fautif est toujours l’autre),
justifie la dévalorisation et l’humiliation (« c’est pour ton bien », « tu dois te remettre en question »),
légitime la déshumanisation (l’autre devient un objet à corriger),
protège le pervers contre toute responsabilité morale.
Références théoriques et cliniques vérifiables
Freud, S. (1923). Le Moi et le Ça.
→ Le Surmoi comme instance intériorisée de la loi ; ici, externalisation pathologique du Surmoi sur autrui.Kernberg, O. (1984). Severe Personality Disorders. Yale University Press.
→ Narcissisme pathologique : absence de Surmoi intégré, moralisation projective et jugement d’autrui.DSM-5-TR (2022). Trouble de la personnalité narcissique. APA.
→ Sentiment de supériorité morale, absence de remise en question, exploitation interpersonnelle.Kohut, H. (1971). The Analysis of the Self. University of Chicago Press.
→ Défaillance de la structuration du self et recours à des mécanismes de contrôle externe.
Synthèse structurante
Ces mécanismes ont un point commun vérifiable : Ils ne visent jamais la compréhension, mais le contrôle.
Ils ne sont pas des « styles de communication », mais des outils de sabotage du dialogue, destinés à empêcher l’émergence :
d’un référentiel commun,
d’une responsabilité identifiable,
d’une transformation réciproque.
C’est précisément leur cohérence fonctionnelle qui permet de parler non d’échec du dialogue, mais de parodie intentionnelle du dialogue.
Lorsque l’un se donne le droit de juger l’autre sans jamais accepter d’être jugé selon les mêmes critères, il n’y a plus dialogue mais domination morale. Ce point est crucial, car il permet aux victimes de comprendre que leur sentiment d’« être toujours en faute » n’est pas le signe d’un défaut personnel, mais l’effet d’un dispositif relationnel cohérent et pathologique.



